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Comment la préfectorale joue la carte “évaluation”

17 oct. 2017, PAR Pierre Laberrondo
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© Mario Fourmy/SIPA

Le ministère de l’Intérieur a renforcé depuis deux ans le dispositif d’évaluation des membres du corps préfectoral et des hauts fonctionnaires de centrale. Une seule évaluation comporte au moins 35 entretiens personnalisés.


“Ma devise ? Exigence et bienveillance. Bienveillance car il ne s’agit ni d’un contrôle ni d’une inspection, mais aussi exigence parce que l’importance des responsabilités exercées le justifie.” Dans son bureau de la place Beauvau, l’“évaluateur en chef” du corps préfectoral, Éric Delzant, 60 ans, décrit avec enthousiasme cette position d’équilibriste qui est la sienne depuis plus d’un an et demi. L’ancien préfet de la région Bourgogne, dont les collègues savent qu’il n’a, en principe, plus de carrière à faire dans le corps – son indépendance vient largement de là – a pris en 2015 les rênes du Conseil supérieur de l’appui territorial et de l’évaluation (Csate), alors tout juste réformé.

Le Csate, créé en 2006, a conservé son acronyme tout en changeant de nom afin de refléter l’élargissement de son périmètre à l’administration centrale du ministère de l’Intérieur et du ministère des Outre-mer. Surtout, cette instance a désormais vocation à évaluer l’ensemble des préfets, à intervalles réguliers (3 ou 4 fois) tout au long de leur carrière, et non plus seulement au moment de leur demande de titularisation dans le corps. Soit le même traitement que celui réservé aux sous-préfets jusqu’alors. Une petite révolution.

En 2015, sous l’influence de deux figures de la préfectorale, le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur de l’époque (Bernard Cazeneuve), Michel Lalande, et le patron du Csate d’alors, Claude Baland, ancien directeur général de la police nationale, la Place Beauvau a en effet décidé de jouer à plein la carte de l’évaluation. Il peut s’agir d’évaluer des hauts fonctionnaires à des moments charnières de leur carrière, des nouveaux venus, des agents en difficulté ou, au contraire, d’autres pour lesquels une promotion est envisagée. L’occasion d’étoffer le dossier de ces agents qui se résumait souvent aux entretiens annuels parisiens, parfois agrémentés de lettres de protestation d’élus locaux ou de parlementaires mécontents…

Savoir-être et savoir-faire

Ainsi, en 2016, 109 sous-préfets (dont 69 sur un premier poste) ont été évalués, de même que 28 préfets (dont 6 en cours de carrière) et 4 emplois supérieurs en administration centrale. Au total, 4 200 entretiens à 360 degrés… Car une évaluation du Csate repose au minimum sur 35 entretiens réalisés le plus souvent en deux jours de déplacement sur le terrain (contre 5 entretiens avant la réforme). “On ne peut pas faire une bonne évaluation à distance, juge Éric Delzant, qui réalise 90 % des entretiens de visu. En face-à-face, le type d’échange n’a rien à voir avec celui au téléphone. Plein de choses vont changer : la manière dont l’interviewé reçoit la question, le fait que je vais pouvoir rebondir, sentir l’attitude ou la gêne de l’interlocuteur.”

Entre l’évaluateur et l’évalué, une discussion a toujours lieu sur les personnes interrogées même si en réalité, les trois quarts relèvent de figures imposées : procureur, corps préfectoral, directeurs de service déconcentré, responsables de la sécurité, élus locaux, parlementaires, acteurs de la société civile. À chaque fois, le casting dépendra aussi du département et des problématiques locales. Les préfets doivent pour leur part préparer un certain nombre de documents, en amont de la visite. Trop de paperasse, se plaignent certains.

“L’avis du Csate ne lie pas l’autorité”, précise Éric Delzant. De fait, il est déjà arrivé que l’autorité politique accorde la titularisation en dépit de l’avis défavorable du Csate (un cas sur 25 en 2016). “C’est normal que le ministre puisse ne pas suivre l’avis du Csate. La notion managériale est pour nous très importante, poursuit l’évaluateur. Le rapport d’évaluation, à la différence du rapport d’inspection, n’est pas là pour vérifier si les objectifs quantitatifs de politiques publiques sont remplis ou non. Le Csate évalue le savoir-être et le savoir-faire.” Place Beauvau, le ministre Bernard Cazeneuve lisait attentivement les rapports du Csate et n’hésitait pas à appeler lui-même l’évaluateur, en cas de besoin, pour des précisions…

L’analyse ne comporte jamais de grille d’évaluation quantifiable mais des appréciations à partir des impressions restituées par les personnes interrogées. Depuis 2015, le rapport – non contradictoire – est communiqué à l’intéressé dans son ensemble et non plus uniquement les quelques lignes de conclusion. Avec, possiblement, un entretien de restitution.

Appropriation politique de l’évaluation

Pour le ministère, l’évaluation constitue un outil managérial à l’intérêt non négligeable. Historiquement, les préfets ont toujours eu droit à des visites de l’inspection générale de l’Administration (IGA) mais qui tenaient davantage au contrôle des crédits de résidence et surtout au contrôle des résultats en termes de politiques publiques. L’aspect ressources humaines ne constituait pas un enjeu à proprement parler. “Une chose a changé depuis l’instauration du Csate, juge un préfet évalué il y a quelques années par l’institution. Auparavant, il y avait des préfets qui obtenaient leur titularisation alors que leur évaluation était mauvaise. Puis quelques semaines plus tard, ils étaient placés hors cadre [sortis de leur poste territorial, ndlr]. C’était une sorte d’approche sociale. Pour la première fois, il y a eu au moins un cas avéré ces dernières années d’une visite mauvaise à l’issue de laquelle le gars n’a pas été titularisé. C’est une révolution copernicienne : on n’empêche plus seulement de nuire.” Pour autant, les décisions continuent d’obéir à une logique politique avec, au centre, le fameux triangle Élysée-Matignon-Beauvau à l’ombre duquel les amitiés pourront toujours constituer de solides protections, jugent plusieurs préfets.

Mais autant que l’évaluation-elle même, la perspective d’une évaluation déclenchable à tout moment contribue elle aussi à changer la donne. Dans le milieu extrêmement hiérarchisé des préfectures, dominé par le culte de l’obéissance (“Oui M. le préfet”, “Bien M. le préfet”), le risque ne peut qu’inciter chacun à davantage de prudence et pour certains, à reconsidérer leur position de toute-puissance. Car les évaluateurs du Csate interrogent également les proches collaborateurs, ainsi que le “petit personnel” : le chauffeur, la lingère ou le cuisinier…

Dans ce métier de préfet marqué par une solitude exacerbée, les évaluations sont souvent l’occasion d’échanger sur les conditions d’exercice du métier. Les mœurs y ont singulièrement évolué. Il y a vingt ou trente ans, le préfet célibataire était une exception. Aujourd’hui, on estime qu’entre les deux tiers et les trois quarts des intéressés qui sont en couple vivent sans leur conjoint. Du coup, la tentation de travailler plus tard dans la journée peut se faire jour. “C’est un vrai sujet. Vous allez travailler très tard car vous êtes seul. Or pour être bon en permanence, il faut savoir prendre du recul à certains moments”, note Éric Delzant.

Une autre forme de solitude (purement professionnelle celle-là) peut aussi apparaître dans la prise des décisions, intervenant parfois dans l’urgence, avec toujours une zone grise, entre prudence et autonomie : faut-il faire remonter au ministère ? “Parfois, la seule manière de régler un problème, c’est d’appeler le ministère, à Paris. Mais dès lors, vous posez un problème à Paris…” relève un haut fonctionnaire. Même si les décisions les plus lourdes sont de la responsabilité du seul préfet, le Csate préconise aux préfets de faire vivre au maximum l’équipe préfectorale (directeur de cabinet, secrétaire général, etc.) pour décider le plus solidairement. La méthode de travail constitue un autre sujet d’attention. Ainsi, à chaque évaluation menée en 2016, Éric Delzant s’est enquis de la manière dont s’était opérée la réforme sensible de l’intercommunalité. Une manière de déterminer si le représentant de l’État avait su trouver ou non un équilibre entre les objectifs assignés par le gouvernement et les attentes des élus.

Le Csate a aussi ses petites marottes. Comme par exemple le rejet du tutoiement. “C’est peu fréquent : un préfet et 3 ou 4 sous-préfets en 2016, relate l’évaluateur en chef. Ce n’est pas rédhibitoire, mais on recommande de mettre un terme à cette pratique qui ne nous paraît pas relever du savoir être d’un préfet ou d’un sous-préfet. Le tutoiement induit un rapport de très grande proximité qu’il n’est pas bon de créer et qui est en général un peu faux, d’autant que les « non-tutoyés » peuvent ressentir une forme de différenciation.” Ainsi, le tutoiement est en général proscrit quels que soient les interlocuteurs : collaborateurs à la préfecture (sauf s’il s’agit d’une relation ancienne nouée lors d’une précédente affectation), élus locaux, etc. L’autorité du corps préfectoral est à ce prix.