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Françoise Nyssen : “Je souhaite proposer aux collectivités une nouvelle contractualisation”

30 oct. 2017, PAR Bruno Botella
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© J.-C. Tardivon/SIPA

Alors que se réunit mardi 31 octobre le Conseil des collectivités territoriales pour le développement de la culture (CCTDC), la ministre de la Culture indique à Acteurs publics comment elle compte “renouveler et renforcer” les relations entre son ministère et les collectivités. Françoise Nyssen souhaite également donner plus d’autonomie aux directions régionales des affaires culturelles (Drac).


Le budget 2018 de votre ministère est préservé avec notamment un plus pour les crédits des services déconcentrés (les directions régionales des affaires culturelles). Quelle est la priorité assignée à ces directions régionales ?
Les crédits déconcentrés sont effectivement en hausse de 6 % en 2018, ce qui représente 860 millions d’euros en direction des territoires. Notre pays fait aujourd’hui face à un défi de cohésion. La culture constitue une des clés pour relever ce défi. Ma priorité est d’offrir des services publics culturels à tous, et notamment à ceux qui sont dans une situation ou dans un sentiment d’exclusion – qu’elle soit sociale, économique, numérique ou encore géographique. Les directions régionales du ministère peuvent aller au-devant de ces publics, les toucher au plus près.
Nous augmenterons de 35 millions d’euros le budget dédié au soutien d’actions d’éducation artistique et culturelle, à 114 millions d’euros. Nous augmenterons aussi les moyens dédiés au patrimoine, qui est aussi un ressort de vie culturelle de proximité : nous allons créer un nouveau fonds de 15 millions d’euros pour la rénovation des monuments historiques des collectivités territoriales à faibles ressources et consacrer 9 millions d’euros à la revitalisation des centres anciens. La culture sera l’un des leviers de la transformation voulue par le président de la République et le Premier ministre.

Lors de la campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait affirmé vouloir réorganiser le réseau des Drac, trop gestionnaires, “encore organisées comme au temps où elles donnaient de larges subventions”. Allez-vous engager une réforme dans ce sens ?
Le gouvernement a engagé un ambitieux programme de réforme, dénommé “Action publique 2022”, pour bâtir des politiques publiques plus souples, plus efficaces, et plus innovantes dans leurs modes d’action. Cela vaut pour les Drac comme pour tous les services publics. Les Drac n’ont pas un rôle de gestion, mais de service aux publics, à tous les publics – citoyens ou professionnels, artistes et créateurs, entrepreneurs, associations. Elles sont au service d’un ministère de la Culture engagé sur le terrain, pour accompagner la vie culturelle, soutenir la création et permettre à tous d’avoir accès à la culture dans sa diversité. Pour permettre à tous les services publics d’agir en adéquation avec les besoins et les attentes, il nous faut redonner de l’autonomie, faire confiance, limiter les textes qui pèsent sur eux. Bref, redonner du pouvoir à ceux qui font.

Vous multipliez les déplacements en province pour encourager les Drac à se rapprocher des collectivités. Qu’est-ce qui doit changer aujourd’hui et comment qualifieriez-vous les relations entre les collectivités et les services de l’État dans le domaine culturel ?
Je n’utilise pas le terme “province” car je me bats justement pour gommer le sentiment d’une ligne de démarcation entre Paris et le reste de la France. Depuis ma nomination, je me déplace fréquemment sur l’ensemble du territoire. D’ici la fin de cette année, j’aurai fait le tour des régions métropolitaines et je me rendrai dans les outre-mer début 2018. Les collectivités territoriales sont des acteurs culturels de premier plan et des partenaires essentiels pour le ministère. Sur le terrain, elles entretiennent un dialogue fructueux avec les services de l’État, que je souhaite renouveler et renforcer par un nouvel élan de contractualisation. 

“Les Drac n’ont pas un rôle de gestion mais de service aux publics, à tous les publics.”

Quel doit être ce nouveau cadre de contractualisation entre l’État et les collectivités que vous souhaitez instaurer ? Quelles différences avec les “pactes culturels” voulus à l’époque par Fleur Pellerin [ministre de la Culture de 2014 à 2016, ndlr] ? 
Au fil des années et des lois de décentralisation, les relations entre l’État et les collectivités se sont traduites par de nombreux pactes, contrats, conventions. Dans le cadre de la Conférence nationale des territoires, le président de la République et le Premier ministre ont souhaité rénover ce cadre contractuel. Ma démarche s’inscrit pleinement dans ce cadre. Il ne s’agit pas d’ajouter un nouvel outil, mais au contraire de rassembler les outils existants autour d’une ambition politique commune : placer l’éducation artistique et culturelle au cœur de nos politiques culturelles et en faire un levier de solidarité entre les habitants des zones les plus dynamiques et ceux des zones les plus fragiles. C’est une volonté très forte que je partage avec les représentants des collectivités territoriales. Ce sera l’objet principal de nos échanges lors du Conseil des collectivités territoriales pour le développement de la culture (CCTDC), que je réunis le 31 octobre.

La question des horaires d’ouverture des bibliothèques est posée avec la mission Orsenna. Comment allez-vous convaincre les collectivités – et avec quels moyens – d’ouvrir leur bibliothèque-médiathèque le dimanche ou tard le soir ?
L’État accompagnera les collectivités, sur le plan financier et sur le plan logistique. J’ai confié une mission à Erik Orsenna, qui est en train de réaliser un tour de France pour dresser un état des lieux des bonnes pratiques et me faire des propositions. Il s’agit d’ouvrir plus, mais aussi mieux, pour faire des bibliothèques des “maisons de service public culturel”. Nous constatons qu’elles sont déjà nombreuses à proposer d’autres services que le seul prêt de livres, par exemple des services d’aide aux devoirs ; des cours de français ou de langue étrangère ; ou encore, des services d’accompagnement de retour à l’emploi, comme des ateliers d’aide à la rédaction du C.V. ou de navigation sur les sites de recherche d’emploi. Nous souhaitons accompagner et renforcer ce mouvement. Les collectivités territoriales sont aussi nombreuses à s’être déjà engagées dans l’adaptation des horaires de leurs bibliothèques et médiathèques, pour répondre aux besoins locaux : nous avons lancé la démarche en octobre depuis Rennes, qui a sanctuarisé l’ouverture d’au moins une bibliothèque chaque dimanche. Je pourrais aussi citer Metz, Saint-Amand-Les-Eaux, dans les Hauts-de-France, ou encore de petites communes, comme Condé-sur-Noireau, dans le Calvados, ou Lampaul-Guimiliau, dans le Finistère, qui ont décidé d’ouvrir davantage, notamment le week-end.
Nous souhaitons accompagner toutes les communes dans cette voie. Erik Orsenna me rendra ses conclusions d’ici la fin de l’année. Nous démarrerons ensuite le travail de généralisation dans un département “chef de file” : les Drac seront chargées de mettre autour de la table les élus, les bibliothécaires, ainsi que les structures sociales et les associations locales pour bâtir un projet d’ouverture. Je souhaite qu’à la fin de l’année 2018, nous ayons réussi à engager la transformation de 200 bibliothèques, soit 2 par département.

“Bibliothèques : l’État accompagnera les collectivités, sur le plan financier et sur le plan logistique.”

Les budgets “culture” des collectivités ont fait les frais des baisses de dotations et des difficultés budgétaires des départements depuis quelques années. Comment inciter les collectivités à ne pas sacrifier ce poste ?
La culture est une compétence partagée car c’est une responsabilité partagée. Je me mobilise au sein de l’État pour porter cet état d’esprit, en travaillant main dans la main avec les autres ministères et notamment celui de l’Éducation nationale. L’État a par ailleurs un rôle d’entraînement essentiel, nous le constatons : lorsque nous apportons le premier euro dans un projet, les collectivités se mobilisent. J’ai engagé un dialogue étroit avec elles dès mon arrivée et je souhaite leur proposer une nouvelle contractualisation, qui doit être un nouveau “pacte de confiance”. Pour les collectivités territoriales, l’investissement dans la vie culturelle est un investissement d’avenir. Il suffit de prendre l’exemple de villes comme Nantes, où je me suis rendue récemment, pour comprendre combien la culture est un levier de dynamisme et d’attractivité pour un territoire.

Les régions, qui organisent les conférences territoriales de l’action publique, sont-elles les mieux placées pour mettre la culture au cœur des territoires, sachant qu’elles ont déjà des priorités : emploi, formation professionnelle, développement économique, transports ? L’échelon départemental n’est-il pas le mieux placé ?
Tous les échelons ont leur rôle à jouer. La culture recoupe un grand nombre de compétences, partagées entre les différentes collectivités : l’éducation – de la maternelle au lycée –, l’emploi, la formation, le développement économique, le tourisme, la cohésion, etc. Tous les échelons sont justement placés pour aider la culture. Si nous avons souhaité que les régions organisent les conférences territoriales de l’action publique, c’est pour réunir un grand nombre d’acteurs culturels et d’élus, et parce que les réseaux professionnels sont souvent constitués à cette échelle. Les conférences territoriales de l'action publique sont une chance pour faire vivre la compétence culturelle partagée. Je souhaite que les régions s’en saisissent.

Êtes-vous favorable à une nouvelle étape dans la décentralisation des politiques culturelles ? L’État a-t-il les moyens de garantir la présence culturelle sur tout le territoire ?
Je m’inscris dans une nouvelle étape qui doit permettre de rénover les relations entre l’État et les collectivités, de laisser la possibilité de mener des expérimentations et d’accompagner le développement de projets culturels. Ce n’est pas une nouvelle décentralisation institutionnelle, mais plutôt un nouvel état d’esprit. Je veux aussi préciser la répartition des missions entre administration centrale du ministère, services déconcentrés et opérateurs nationaux, qui ont une responsabilité de diffusion territoriale. J’invite ainsi les opérateurs à se projeter hors les murs, à développer l’itinérance et la mobilité. C’est seulement par une dynamique globale qui donne davantage de place aux territoires que l’on atteindra ces objectifs.

“Ce n’est pas une nouvelle décentralisation institutionnelle, mais plutôt un nouvel état d’esprit.”

Quelle est votre feuille de route sur l’éducation artistique et culturelle, qui semble être l’une des priorités de votre action ? Comment mieux travailler avec l’éducation nationale ? 
C’est en effet ma première priorité. C’est en agissant dès le plus jeune âge, et notamment à travers l’école, que l’on peut lutter contre les inégalités, bouger les lignes dans la durée, abattre les barrières psychologiques qui freinent l’accès à la culture et nourrissent l’exclusion. Je dis souvent que la culture n’est pas un supplément d’âme, mais qu’elle est constitutive de la personnalité de chacun. L’éducation artistique que j’ambitionne de développer, avec Jean-Michel Blanquer [le ministre de l’Éducation nationale, ndlr], aura deux priorités : mettre l’accent sur la pratique artistique pour en faire une réalité hebdomadaire pour chaque enfant et développer le livre et la lecture.
Ainsi, pour les pratiques artistiques, nous allons soutenir le développement des chorales avec un objectif clair : passer d’un établissement sur 5 doté d’une chorale aujourd’hui à un établissement sur 2 à la rentrée 2018. Et, après avoir commencé l’année scolaire en septembre 2017 par “la rentrée en musique”, nous la finirons par la Fête de la musique à l’école, en juin 2018.

Allez-vous pouvoir expérimenter dès 2018 le pass culturel promis par Emmanuel Macron durant sa campagne ? Quels sont les territoires concernés ? Quels sont les obstacles à surmonter aujourd’hui ? 
Oui, nous avons démarré le chantier et nous lancerons les premiers tests l’année prochaine. Le pass incarne une nouvelle génération de politique culturelle. Nous allons rendre les jeunes directement acteurs de leurs choix culturels avec cet outil, qui a vocation à se présenter sous forme numérique – une application pour smartphone par exemple – et qui donnera accès à des œuvres, à des sorties culturelles comme des concerts, mais aussi à de la pratique artistique, comme des cours de dessin. Je le conçois comme un “passeport” culturel d’entrée dans la majorité, qui s’inscrira dans la continuité du parcours culturel suivi à l’école. Les contours précis de l’offre et de l’outil techniques seront précisés dans les prochains mois. Nous allons en effet coconstruire ce pass avec ceux qui en seront les futurs usagers : les jeunes. Nous allons engager une concertation au long cours avec un premier grand événement de lancement au mois de décembre. Nous nous donnons ensuite jusqu’à la rentrée de septembre 2018 pour élaborer une version test – il est trop tôt pour indiquer sur quelle portion du territoire ou de l’offre nous l’expérimenterons. Nous avançons véritablement en mode start-up sur ce projet, pour répondre au mieux aux attentes de ceux qui en seront les bénéficiaires. 

Enfin, question qui concerne les élus locaux et les territoires, allez-vous fusionner ou mutualiser le réseau de France 3 et France Bleu en région ?
Je veux d’abord redire ici avec force que les médias de service public jouent un rôle irremplaçable dans notre paysage médiatique et culturel, et, plus généralement, dans une société en mal de repères. Ils fournissent une information de référence, soutiennent la création, accompagnent la transition numérique et font rayonner la France à l’international.
Dans un paysage audiovisuel en pleine mutation, avec l’arrivée des grands acteurs numériques, l’audiovisuel public doit se transformer. Cette transformation a déjà été engagée par les différents acteurs et il faut le saluer. Pour ce qui est des réseaux régionaux, j’ai déjà dit qu’il ne s’agissait pas de fusion, mais de coopérations renforcées et de synergies. C’est ce qui se fait déjà avec Franceinfo : ce projet qui réunit Radio France, France Télévisions, l’INA et France 24 permet au service public d’offrir une information en continu et de grande qualité sur tous les canaux – radio, télé, numérique. C’est aussi vrai au niveau local. France Bleu et France 3 coopèrent déjà : elles ont par exemple conduit des interviews communes pour l’élection présidentielle. L’avenir de l’audiovisuel public passe par ces coopérations, qu’il faut prolonger et accélérer. Il doit y avoir un réflexe constant de productions et projets communs, pour renforcer l’audiovisuel public. C’est un sujet que j’évoque avec ses dirigeants, avec qui nous travaillons en étroite coopération.

Propos recueillis par Bruno Botella