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Intelligence artificielle : la France se cherche une place

16 nov. 2017, PAR Soazig Le Nevé
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Tristan Reynaud/SIPA

L’intelligence artificielle est “la clé de tous les pouvoirs”. Une clé pour l’instant détenue par les géants du numérique américains et chinois, que les députés français aimeraient volontiers leur subtiliser. Histoire de pouvoir continuer, à l’avenir, à décider en France de nos propres politiques publiques.


Des entreprises chinoises ou américaines qui en savent plus sur vous que vous n’en savez vous-même. Des politiques publiques de santé ou d’éducation conçues par les grandes plates-formes des géants du numérique. Et la phrase de Vladimir Poutine : “Le pays qui dominera l’intelligence artificielle dominera le monde.”

Bienvenue dans le cocktail géopolitico-technologique d’un futur qui a déjà planté son immense décor, y compris en France. “C’est une guerre de civilisation, analyse le député La République en marche Bruno Bonnell, lors du premier forum parlementaire de l’intelligence artificielle (IA), qui s’est tenu le 14 novembre à la Maison de la chimie, à Paris. 90 % des moteurs d’IA fonctionnent en anglais et en mandarin. Certes, des logiciels de traduction existent, mais ils sont automatiques et la subtilité de l’intelligence réside justement dans tout ce qui n’est pas automatique.”

Cette guerre, nous l’avons déjà perdue, d’après Laurent Alexandre, neurobiologiste, énarque et pionnier d’Internet – il est le fondateur du site Doctissimo et de plusieurs entreprises high-tech. “Nous sommes mille fois plus petits que les géants du numérique de Chine ou de Californie. La politique, chez nous, n’est plus faite par les parlements, mais est d’abord impulsée par les grandes plates-formes mondiales”, affirme-t-il.

230 millions d’euros de budget versus 1 000 milliards

“L’IA est la clé de tous les pouvoirs et on aimerait bien qu’il y ait des acteurs français et un troisième pôle d’influence en Europe [en sus de la Chine et des États-Unis, ndlr]. Sauf que l’Inria [l’Institut national de recherche en informatique et en automatique, ndlr] n’a que 230 millions d’euros de budget, dont quelques miettes pour l’intelligence artificielle, alors qu’Alibaba (l’un des géants chinois constituant le “BATX” – Baidu, Alibaba, Tencent et Xiami) dispose de 15 milliards et les Gafa, de 1 000 milliards chacun”, déplore Laurent Alexandre. Et de conclure aigrement que pour la France et l’Europe, le problème est donc “d’arrêter de couler et pas de créer un Gafa européen”.

La solution ? Facebook l’a trouvée et, promis, ce n’est pas au détriment de la souveraineté française, affirme Antoine Bordes. Ce physicien et informaticien en disponibilité du CNRS est aussi le directeur du laboratoire de recherche en intelligence artificielle de Facebook et plaide à ce titre pour un renforcement des moyens permettant aux universités et aux entreprises de travailler ensemble sur l’IA. D’ores et déjà, “Facebook a noué partenariat avec l’Inria, le CNRS et l’ENS pour échanger des étudiants et des compétences”, se félicite-t-il.

Antoine Bordes se targue ainsi d’avoir fait passer le nombre de chercheurs de son laboratoire de 5 à 40 en deux ans. Des “cerveaux” “qui à coup sûr seraient partis aux États-Unis si le labo de Facebook n’avait pas été situé à Paris”.

Angélisme et marketing

Naturellement, le géant californien participe à la formation des thésards, mais aussi à leur financement (Facebook paie les salaires et les frais d’encadrement à l’université). Un échange donnant-donnant qui permet à ce Gafa de “participer à la communauté académique et de proposer des temps partiels aux enseignants-chercheurs”, détaille Antoine Bordes.

Une belle entente qui fait tiquer le député Bruno Bonnell : “Arrêtons de dire que c’est formidable d’aller avec une entreprise californienne dans un labo de recherche public ! clame-t-il. Le business model de l’IA aujourd’hui, c’est la détection de nos appétences et le marketing qui va avec. D’où ma réserve à l’égard de l’angélisme affiché par les acteurs des Gafa sur le bien-fondé de leur partenariat de recherche avec nos universités.”

Ni angélique ni maléfique, mais pragmatique, le député de l’Essonne Cédric Villani, chargé par le Premier ministre, Édouard Philippe, d’une mission sur l’IA, a tenté la synthèse : “Si on s’en sert avec de mauvaises intentions ou sans les bonnes précautions, l’intelligence artificielle peut-être ravageuse et contribuer à saper la démocratie et le lien social”, a-t-il prévenu.

Et même si le temps presse, Cédric Villani invite à “l’humilité”. “Aujourd’hui, nous sommes dans une phase d’incertitude et de mystère. Même les meilleurs experts sont loin de comprendre tout ce dont il s’agit. Nous avons besoin de beaucoup plus de recherche pour comprendre car il y a des concepts en attente d’être découverts.”

Parler des dangers

Le débat a beau être universel, les discussions se sectorisent très vite, rapporte le chef de file de la “mission IA”, qui a déjà reçu 250 acteurs du domaine. Médecine, droit, transports… les enjeux sont fort différents, “ce qui donne lieu à un panel de discussions où il faut s’immerger”.

Et le député d’illustrer par quelques exemples très parlants : “De quelle manière laisser s’insérer dans le trafic les voitures automatiques qui déboulent d’une bretelle d’autoroute ? Priorité à quelle intelligence – humaine ou artificielle ?” Dans le secteur médical : “L’hyperpersonnalisation des traitements ne risque-t-elle pas de nuire à la notion de mutualisation des risques qui régit le système des assurances ?” Et du côté du droit, “comment démêler la propriété intellectuelle d’un produit de l’intelligence artificielle entre le fournisseur des données, le programmeur, voire même l’utilisateur ?”

Surtout, “il faut parler des dangers en les nommant”, conclut Cédric Villani, qui remettra son rapport en même temps à Édouard Philippe et au grand public dans “un ouvrage et un document audiovisuel” au mois de janvier 2018.