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Éric Giuily : “Le manager important de demain sera le président de l’intercommunalité”

16 nov. 2017
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Capture écran LCI

L’impérieux besoin de gestion de nos communes ne peut s'exprimer qu’au niveau intercommunal, estime cet ancien directeur général des collectivités locales devenu consultant*.


Quel regard portez-vous sur l’évolution du rôle des maires aujourd’hui ?
Le rôle des maires est toujours aussi considérable du fait des compétences qui leur ont été accordées, mais aussi des attentes sans cesse plus grandes des citoyens à leur égard. Leur personnalisation est incommensurablement plus forte que celle des présidents des conseils départementaux et régionaux. Ce n’est pas nouveau, on le voyait déjà dans les années 1970-1980 avec Pierre Baudis à Toulouse, Jean Royer à Tours ou bien avec Gaston Defferre à Marseille. Voyez aussi par exemple les maires des petites communes. Ces édiles restent le premier point de contact des citoyens. Ils ont un véritable lien de proximité avec leurs administrés et doivent le conserver. Mais aujourd’hui plus que jamais, ce qui caractérise la fonction de maire, c’est leur capacité d’adaptation à leur environnement immédiat. Leurs pouvoirs étant devenus de plus en plus importants depuis les lois de décentralisation et leurs moyens financiers de plus en plus comptés, les maires doivent désormais avoir une posture de véritables gestionnaires. Ils se doivent de gérer des moyens, de faire des choix, mais aussi et surtout de les assumer et de les expliquer à leurs administrés. Leur fonction est beaucoup plus complète que par le passé.

Cette fonction est aussi plus complexe, contraintes financières oblige…
Oui, les maires sont en première ligne et le savent. Leurs marges de manœuvre sont on ne peut plus limitées tant en raison de la baisse des dotations que de leur possibilité quasi nulle aujourd’hui d’actionner le levier fiscal pour compenser la hausse de leurs dépenses. Mais il faut aujourd’hui qu’ils rentrent dans une véritable logique de questionnement de leur gestion et qu’ils déterminent véritablement leurs priorités parmi les actions politiques. Certes, la France d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle des années 1980. Nous avons assisté à un profond embellissement de nos villes et villages et à une réelle amélioration des services publics rendus par ces structures, mais la contrepartie a été celle d’un certain gaspillage de l’argent public. Les communes n’étaient pas obligées d’avoir chacune leur stade municipal ou piscine, leur salle de fêtes. Dans nombre d’endroits, la mutualisation aurait dû être rendue possible et aurait permis de limiter la hausse du nombre de fonctionnaires territoriaux. C’était le pari de la décentralisation et la crainte de ceux qui l’ont portée. Elle s’est révélée exacte.

Les maires sont-ils véritablement devenus des gestionnaires pleins et entiers de leur collectivité ?
Cette culture est déjà répandue, mais mérite encore de l’être. Le mouvement de professionnalisation des maires et de leur montée en puissance sur le plan managérial est bien sûr une nécessité. La dynamique est déjà bien engagée pour les maires des grosses communes, bien que loin d’être terminée. Dans les petites communes, les maires peuvent certes se considérer comme de véritables manageurs ou gestionnaires de leur municipalité, c’est une bonne chose. Mais encore faut-il avoir des moyens considérables à gérer pour le prouver. À l’inverse des grandes villes, les petites communes ont beaucoup moins d’argent entre leurs mains et d’agents publics dans leurs services. La capacité de leurs maires à montrer qu’ils sont de véritables gestionnaires est donc quand même relativement limitée.

Comment améliorer la gestion de l’échelon communal ?
Le besoin de gestion de nos communes est primordial et à mon sens, il ne peut s’exprimer qu’au niveau intercommunal, ce qui ne veut pas dire que je plaide en faveur de la suppression des communes ou pour la mise en place de superstructures intercommunales au-dessus des maires, bien au contraire. Je suis partisan, en effet, d’une thèse encore minoritaire qui consiste à faire remonter le pouvoir au niveau des intercommunalités et que par la suite, celles-ci délèguent certaines attributions et responsabilités à des maires de proximité. Les communes serviront ainsi d’interface entre les citoyens et l’intercommunalité, s’impliqueront davantage dans la gestion des attentes de leurs administrés alors que la gestion financière et celle des personnels se feront plus au niveau de l’intercommunalité. Le manager important des prochaines années sera le président de l’intercommunalité. On y arrivera progressivement : c’est évident. Dans les petites communes, les maires sont obligés d’avoir d’autres activités – c’est une très bonne chose – mais ils ne sont pas tous des gestionnaires nés. Avoir un échelon à la fois de proximité et véritablement gestionnaire suppose une certaine envergure et la capacité à faire certains arbitrages. L’intercommunalité trouve pleinement sa place dans ce contexte.

La mise en œuvre progressive du non-cumul des mandats poussera-t-elle les maires à s’impliquer davantage dans la gestion de leur commune ?
C’est une évidence. La suppression du cumul des mandats mettra de plus en plus les maires dans une position de véritables gestionnaires de leur collectivité. Jusqu’à maintenant, ils étaient des gestionnaires et manageurs à temps partiel, voire à éclipses. Même s’ils pouvaient être les porteurs de visions et d’orientations politiques, les maires exerçaient la plupart du temps leur fonction par délégation soit à d’autres élus communaux, soit, plus fréquemment, à leur administration et en particulier à leur directeur général des services. Le fait de les empêcher aujourd’hui d’exercer la fonction de maire en plus de celle de député ou sénateur les obligera à s’impliquer davantage dans la gestion de leur commune. Les maires vont pleinement s’approprier cette gestion et auront certainement plus envie de le faire qu’avant, présence plus grande sur le terrain oblige.

Le retour “à plein temps” de certains de ces maires sur le terrain modifiera-t-il également la relation des élus communaux avec leur administration ?
Le panorama administratif communal sera en effet progressivement touché par la mise en œuvre du non-cumul des mandats. Les directeurs généraux des services (DGS) des communes risquent d’être frustrés de voir ces maires se recentrer pleinement sur la gestion de leur collectivité. Certains DGS s’étaient habitués à avoir une certaine autonomie et s’ils ne supportent pas ce changement, ils seront nécessairement remplacés. Cette nouvelle donne impliquera un bouleversement de la relation entre le maire et son DGS, mais aussi des réflexions sur le positionnement de chacun d’entre eux. Le DGS sera dans l’obligation de se mettre ou de se remettre dans un rôle administratif et technique et non plus politique, une fonction qu’il pouvait occuper lorsque le maire n’était pas perpétuellement présent dans sa commune. Les maires sont aujourd’hui dans l’obligation de mettre en place une juste répartition des rôles avec leur DGS, quitte à négocier des contrats de mandature où la fonction et la responsabilité de chacun sont précisées.

Qu’en était-il de cette relation dans les années 1980 ?
À cette époque, il existait une préoccupation chez les élus communaux : savoir s’ils avaient des moyens humains suffisants pour exercer les responsabilités que l’État leur avait données. D’où la pression de ces derniers pour que soit défini un statut de la fonction publique territoriale suffisamment attractif pour attirer des éléments de qualité [un principe acté par la loi du 26 janvier 1984, ndlr] alors qu’au départ, les élus n’avaient pas de règles en la matière et faisaient un peu ce qu’ils voulaient. En ce sens, le détachement de fonctionnaires de l’État au sein des régions, des départements et surtout des villes a été productif. Ces derniers ont apporté au sein des collectivités une certaine culture bureaucratique, un certain mode de fonctionnement et une rigueur propre à la fonction publique d’État. Ce qui fut la cause de quelques frictions entre les maires et leurs fonctionnaires, mais on voit aujourd’hui les bénéfices que les élus communaux en ont tirés en matière de gestion.

Propos recueillis par Bastien Scordia 

* Éric Giuily dirige le cabinet de conseil CLAI