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“La société du concours consacre l’élu, le technocrate, l’expert et le conseiller du prince”

30 nov. 2017
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Paré de vertus républicaines et démocratiques, le concours génère pourtant ses effets pervers. Scrutant le revers de la médaille dans son ouvrage La Société du concours, la sociologue Annabelle Allouch, chercheuse associée à Sciences Po et maître de conférences à l’université de Picardie-Jules Verne, s’attache à montrer à quel point ce mode de recrutement des élites, plébiscité dans le monde entier, “favorise la reproduction sociale”. Elle invite à “en finir avec l’obsession du concours”. Extrait.


Qu’est‐ce que la société du concours ? C’est l’aboutissement d’une “académisation” de la vie sociale, qui atteint même les espaces (l’armée, l’Église, le Parti communiste) qui s’en défient. Dans ses domaines traditionnels – la fonction publique et l’école –, cette académisation encourage le recours à la sélection comme un mode de régulation politique. Loin de ses référents démocratiques et républicains, la sélection poursuit les objectifs de gestion des flux portés par les institutions et ceux de distinction sociale sur un marché du travail de plus en plus tendu.

Le grand changement structurel qui a fait du concours un objet à usages multiples, c’est la scolarisation aujourd’hui presque universelle aux niveaux primaire et secondaire. Toutefois, celle‐ci a eu deux effets contradictoires. D’une part, dans un contexte de libéralisation de l’économie, elle a prêté une légitimité méritocratique à des modes de compétition et de mise en concurrence aux objectifs initialement économiques. L’habillage méritocratique est d’autant plus efficace qu’il légitime des logiques sociales et économiques dont la portée démocratique reste à établir.

D’autre part, la massification scolaire a accéléré les logiques de “course au diplôme” et de “course au concours” pour une partie des classes moyennes. Du même coup, elle a augmenté le poids des inégalités sociales fondées sur l’école, hiérarchies dont l’aboutissement n’est pas perceptible seulement en termes de statut social, mais aussi en termes de rente économique.

“Fait social total” au sens de Marcel Mauss, le concours, comme le diplôme, classe et catégorise les individus selon les termes imposés par l’école1. Il contraint également – et plus que le diplôme – les interactions sociales en fondant des hiérarchies à vie, parce qu’il marque l’individu du sceau de l’effort ascétique et de celui du mérite scolaire. En France comme en Chine, le concours s’ancre d’autant plus puissamment dans les pratiques de sélection qu’il correspond à un imaginaire politique et national lié à la puissance de l’État. Toutefois, il se dégage et s’autonomise de ce cadre national originel pour devenir une réalité qui affecte les familles du monde entier. En cela, la société du concours nourrit un certain nombre de périls qu’il faut identifier.

Du suffrage au concours

Prise dans ses différentes dimensions, la société du concours valorise les classements scolaires et les institutions situées en haut de cette hiérarchie. Ce faisant, elle octroie à ses grands établissements un rôle qu’ils n’avaient pas auparavant : celui de produire des normes sociales au‐delà du monde scolaire, mais aussi celui d’être une force d’impulsion au sein de la vie publique. La cristallisation des controverses médiatiques autour des admissions dans chacun des pays étudiés en fait foi : on prête à ces établissements la place qu’ils occupent parce que l’État, le politique ou même le social ne l’occupent plus.

Il faut se souvenir du traitement médiatique donné aux dispositifs d’ouverture sociale au moment des émeutes urbaines, en France, en 2005. Les grandes écoles vont‐elles sauver la société ? Il n’est pas sûr que ce rôle soit adapté en démocratie. Même s’il concerne des domaines et un public de plus en plus larges, le concours ne représente que ceux qu’il consacre et, à ce titre, il n’a pas la force démocratique de l’élection.

Le deuxième risque induit par la société du concours touche au poids exorbitant du concours par rapport à l’élection, alors que la croyance générale dans ce mode de sélection des élites se révèle de plus en plus fragile. Ce phénomène de glissement du suffrage au concours est déjà perceptible dans les logiques de professionnalisation de la politique et de valorisation des titres scolaires comme “compétences” politiques à part entière2. Le caractère incontournable de l’ENA en fait foi, même si son prestige a varié selon les périodes. La société du concours consacre l’élu, le technocrate, l’expert et le conseiller du prince, qui font valoir des compétences validées scolairement. Pour reprendre les termes de Max Weber, elle accélère le poids de la légitimité bureaucratique sur la légitimité démocratique.

Un péril scolaire

Un autre péril concerne la dévalorisation du diplôme dans les trajectoires sociales, alors que ce dernier demeure le titre scolaire le moins inégalitaire, bien qu’il soit loin de concerner la totalité des populations. En renforçant le poids du concours sur celui du diplôme, en particulier lorsque le concours survient très tôt dans la scolarité, on dévalorise de facto les compétences acquises sur la base d’une formation de longue haleine, au profit du savoir‐faire de “bêtes à concours”, c’est‐à‐dire d’étudiants au nombre très réduit, qui enchaînent les concours comme une course d’obstacles.

Cette dévalorisation du diplôme a un effet sur tout le système éducatif, en particulier sur l’identité professionnelle et les pratiques des enseignants. Si la sélection compte comme une certification symboliquement et monétairement plus forte que le diplôme, quelle plus‐value y a‐t‐il à suivre une formation universitaire ?

C’est justement la question que posent les parcours et les stratégies des étudiants en situation de “cumul des concours”, particulièrement lorsqu’ils s’engagent dans un parcours de réussite qui n’aboutit pas nécessairement à une formation ad hoc. Une société qui croirait en ses concours plus qu’en ses diplômes ne ferait que démanteler un système de savoirs et de connaissances fondé sur le pluralisme et la discipline, au profit de savoir‐faire pratiques et de modes de pensée stratégiques. En cela, la société du concours accroît les périls engendrés par la “professionnalisation” des diplômes, en valorisant exclusivement les savoirs “rentables” dans le cadre de la réussite au concours.

Dans ce système, le concours produit des normes qui dépassent la seule question du “mérite” scolaire et affectent les domaines les plus inattendus. Par exemple, la valorisation de notions comme le “leadership” impose l’apprentissage de postures de masculinité qui ne tarderont pas à s’imposer dans le système scolaire. De même, la prééminence du concours place les grandes écoles dans une position inédite : de simples instruments de sélection des élites, elles deviennent des instances productrices de normes qui s’émancipent largement du scolaire.

Bref, la société du concours donne à ces filières un pouvoir social exorbitant de définition et de dissémination des normes sociales, sans qu’elles se soumettent à une régulation de la part des autorités publiques ou des institutions démocratiques. L’étude des dispositifs de discrimination positive, aujourd’hui bien ancrés dans le paysage des filières d’excellence du monde entier, en fournit une bonne illustration : par leur biais, il ne s’agit pas seulement d’assurer la représentativité des élites politiques et administratives, mais de disséminer un discours sur la mobilité et la stratification sociales, fondé sur les critères de jugement promus par le système (le “potentiel”, l’“authenticité”, etc.), au détriment de tous les autres.

La mobilité sociale n’est plus une notion sociologique qui permet de penser le déplacement des individus dans l’espace social ; elle devient un discours, une idéologie institutionnelle qui charrie une vision du bonheur socialement et historiquement située. Il revient au sociologue de ne pas se contenter d’évoquer les “transfuges de classe” sans prendre le temps de comprendre les constructions institutionnelles dont ils sont le produit.

1. Voir Mathias Millet et Gilles Moreau (dir.), La Société des diplômes, Paris, La Dispute, “États des lieux”, 2011.
2. Voir Michel Offerlé (dir.), La Profession politique, XIXe-XXe siècle, Paris, Belin, 2002. 

La Société du concours, l’emprise des classements scolaires, Annabelle Allouch, Seuil, collection “La république des idées”, 115 pages, 11,80 euros.