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Amiral Christophe Prazuck : “Le rassemblement du plus grand nombre de compétences dans le plus petit volume”

21 déc. 2017
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L’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de la Marine, souligne la particularité des équipages. Le métier de marin, dit-il, requiert des exigences spécifiques et parfois contradictoires.


« Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts et les marins » : depuis Platon, le marin a été un objet de curiosité sociologique. Cette singularité a semblé s’estomper durant la seconde moitié du XXe siècle. Elle a laissé place à une approche uniforme, dans laquelle, partout en Europe, la condition de marin d’État s’est progressivement fondue dans celle du militaire, laquelle s’est elle-même progressivement arrimée à celle de la fonction publique. On assiste cependant depuis quelques années, chez la plupart de nos voisins européens, à une désaffection préoccupante et spécifique vis-à-vis de la profession navale. Même parmi des nations naguère de grande tradition maritime, des bâtiments de combat, des sous-marins restent à quai faute d’équipage. Pourquoi cette « crise des vocations » en Europe occidentale ? Comment s’en prémunir, dans une économie mondialisée, donc maritimisée, et où le reste du monde réinvestit massivement la haute mer ? Aurions-nous oublié les particularités de ce métier si original, le plus beau du monde ?

Ce qui caractérise et différencie en effet la nature des ressources humaines d’une marine, c’est la notion d’équipage. Un équipage, c’est le rassemblement du plus grand nombre de compétences dans le plus petit volume physique et humain, pour naviguer et combattre loin et longtemps, en toute autonomie. L’exigence supplémentaire de jeunesse et de forme physique, attendue de tout combattant, pose ainsi les termes d’une équation complexe. À quoi sert un bâtiment de combat ? Fondamentalement, à deux choses : à surveiller et à combattre. Ces deux aspects sont structurants pour nos équipages. Pour surveiller, il faut pouvoir naviguer de longs mois, en toute autonomie. Cette autonomie est logistique bien sûr (vivres, carburant…), mais également technique (à 300 mètres sous l’eau, on n’appelle pas le service de dépannage) et humaine (si son voisin de chambrée ou de quart a mauvais caractère, on ne peut pas déménager ni même se ressourcer chez soi le week-end).

Ainsi, le marin doit posséder un niveau de compétence technique élevé et varié et un caractère adaptable, fait de sociabilité, d’égalité d’humeur et de stabilité émotionnelle, notamment vis-à-vis de l’éloignement de ses proches. Combattre, c’est avoir « la mort comme hypothèse de travail » (M. Goya). Il faut savoir recevoir des coups, et en rendre, et continuer à combattre. Il faut donc des servants d’armes supplémentaires, des infirmiers, des brancardiers. C’est pourquoi l’équipage d’un bâtiment militaire est souvent cinq à dix fois plus important que celui d’un bâtiment de commerce. Il faut réunir un volume élevé de compétences et de jeunes marins dans l’espace d’un bâtiment de combat. Une équation à trois variables : si on réduit l’espace, on limite le nombre ; si on réduit le nombre, on a besoin de plus de polyvalence ; si on augmente la polyvalence, chaque défection a d’autant plus d’impact sur la disponibilité opérationnelle de l’unité.

Une fois déterminée, qualitativement et quantitativement, la structure optimale de cet équipage, il faut trouver les marins volontaires et qualifiés pour l’armer. Ces marins doivent d’abord être jeunes. Le temps de la veille, celui qui précède et entoure le combat, a lui aussi ses propres exigences physiques, à commencer par les privations de sommeil. En effet, les marins font ce qu’on appelle du quart : ils se répartissent la journée de 24 heures en tranches de quatre ou six heures, et se lèvent chaque nuit, à une heure différente, pour scruter l’horizon, avec leurs écrans radars, leurs sonars, généralement pendant plusieurs mois d’affilée. Ainsi, les marins embarqués sont plus jeunes en moyenne (31 ans en surface et 30 ans aux sous-marins) que les autres militaires (35 ans en général) et a fortiori que la population active française (40 ans). Les marins doivent ensuite accepter un mode de vie très particulier, fait d’absences longues et répétées et d’un quotidien en collectivité poussé à son paroxysme. La durée des déploiements opérationnels résulte d’un équilibre entre l’éloignement des théâtres d’opérations (il faut déjà trois semaines pour se rendre dans le golfe arabo-persique) et la soutenabilité humaine de longs déploiements (aucun parent de jeune enfant n’accepterait plus d’être éloigné de son domicile deux ans d’affilée, comme c’était fréquemment le cas à l’époque de la guerre d’Indochine). Encore une fois, la jeunesse est un facteur déterminant : on considère que c’est entre 30 et 40 ans, à l’âge moyen où l’on fonde une famille, que les absences répétées et l’imprévisibilité des programmes deviennent difficilement compatibles avec la poursuite d’une carrière embarquée. Il faut donc recruter, former et fidéliser, dans de nombreux métiers techniques de pointe, des marins jeunes et qui supportent ces sujétions exceptionnelles. Cependant, désormais, dans cette société numérique, nos jeunes marins citent l’absence de connexion permanente à Internet comme motif de rupture de leur contrat.

Pour former au métier de commandant de sous-marin nucléaire lanceur d’engins, sur les épaules duquel repose la permanence à la mer de notre dissuasion nucléaire, il faut vingt-deux ans d’affectations et de formations spécialisées ; vingt-deux ans avant d’atteindre l’âge de 45 ans, âge en deça duquel la marine choisit ses commandants. C’est plus long que de concevoir et de construire le sous-marin qu’il commandera. Et si un marin quitte la Marine avant ce pic d’efficacité, impossible d’en recruter un autre à niveau : il faut tout reprendre à zéro. Sans cesse, des marins expérimentés et aguerris laissent leur place à de jeunes marins, parce qu’ils changent d’affectation ou parce qu’ils quittent l’institution.

Même si la finalité de ce métier exceptionnel reste de servir la France, au péril de sa vie, sur toutes les mers du monde, force est de constater qu’il requiert des exigences très spécifiques et parfois contradictoires. Il s’appuie sur une prise en compte équilibrée entre les exigences du combat, résistance physique, courage, disponibilité et abnégation, et celles de la vie de marin, la compétence technique et un mode de vie si particulier fait d’absence et de promiscuité. Nos marins sont des militaires comme les autres, mais en plus, ce sont des marins. Alors même que pèse sur leurs épaules une responsabilité écrasante en ce début de XXIe siècle, qui voit l’explosion des flux maritimes et la prolifération nucléaire, il faut veiller à ce que leur statut soit ajusté à ces particularités et distingue à sa juste valeur le choix de ces citoyens d’exception qui acceptent aujourd’hui ce mode de vie si original.