Quantcast

Pascal Auzannet : “Sur le Grand Paris Express, il faut un État avec une vision et qui décide sans autoritarisme”

24 janv. 2018
  • 05
    MIN
  • 0

Alors que le gouvernement s’apprête à rendre ses arbitrages sur le calendrier de réalisation du Grand Paris Express, l’ancien directeur de la mission de préfiguration du projet, Pascal Auzannet, dévoile dans un ouvrage* les “secrets” du processus ayant abouti à sa concrétisation au début des années 2010. Extrait.


Plus rien ne pourra arrêter le Grand Paris ? Depuis l’adoption du projet, la France a connu deux alternances politiques. Toujours, le projet a été confirmé. Et les nouveaux dirigeants trouvent toujours qu’il n’avance pas assez vite. Voilà qui est de bon augure pour la suite. Le consensus politique est total.

Sa force repose sur plusieurs leviers puissants. Tout d’abord, la vision pour la Région capitale et la pertinence du projet tant pour les transports que pour l’aménagement et l’attractivité des territoires. Son impact macroéconomique keynésien, avec une dépense publique reposant sur un investissement de 30 milliards, et générateur de fortes valeurs ajoutées et de milliers d’emplois. L’ancrage territorial du projet avec l’implication des acteurs locaux, politiques et économiques, constitue une véritable vigilance quasi quotidienne qui rend toute remise en cause difficile.

L’attribution des Jeux olympiques de 2024 à Paris rend encore plus incontournable le futur métro du Grand Paris avec un horizon fixé dans le temps. Tout ne sera pas terminé. Mais d’importants tronçons seront réalisés pour l’évènement sportif. Sans doute faudra-t-il être attentif pour la période qui suivra afin que le rythme de construction post Jeux olympique soit maintenu.

Le financement, avec une fiscalité intégralement francilienne, constitue une grande force. Ce ne sera pas le contribuable national qui financera le métro mais le régional francilien. Mais attention, car cet atout majeur peut aussi être une faiblesse car depuis sa création le “magot” de la SGP n’a cessé de faire des envieux. C’est ainsi que dès sa création, l’État a commencé par opérer un prélèvement de plusieurs millions d’euros, au bénéfice de l’ANRU, pendant plusieurs années. Ensuite, il a été décidé un autre prélèvement pour financer d’autres infrastructures. Et la loi permet que ces prélèvements perdurent. Ces changements d’aiguillage pour les financements sont passés sans douleur. Aucune. Surtout quand dans le même temps le gouvernement insiste sur la nécessité “d’accélérer les travaux du Grand Paris”. Donc, accélérer avec moins de financement… Preuve de l’importance de la communication…

Avec le recul on peut s’interroger sur les déclencheurs du Grand Paris. Pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt, mieux anticipé, tant le système de transport est depuis longtemps à bout de souffle et l’impératif d’un nouvel aménagement du territoire permettant notamment de lutter contre l’étalement urbain bien identifié ? Ou finalement le programmer plus tard ? Y a-t-il eu une part de hasard ? Tel le scénario du film d’Alain Resnais “Smoking, no smoking” rythmé par des hasards qui vont orienter les existences futures des protagonistes et donc leur destin.

Ainsi posons-nous quelques questions. Et si Nicolas Sarkozy n’avait pas été élu président de la République et à sa place un – ou une – élu(e) ne connaissant pas l’Île-de-France ? Et si la RATP n’avait pas imaginé la rocade Métrophérique ? Et si Christian Blanc n’avait pas été nommé secrétaire d’État en charge du Grand Paris ? Et s’il n’avait pas démissionné à la suite de l’affaire des cigares ? Et si le Val-de-Marne n’avait pas lancé l’association Orbival ? Et si Claude Bartolone n’avait pas ravi le 93 au Parti communiste ? Et si Maurice Leroy avait préféré se consacrer exclusivement à son département du Loir-et-Cher ? Et si Jean-Paul Huchon n’avait pas été attentif à fédérer tous les territoires autour de son plan de mobilisation ?

Quelles que soient les réponses apportées à ces questions, avec le recul, il y eut des leviers incontournables, à mon avis clairement identifiés, à la réussite de ce projet. Tout d’abord l’implication de l’État. L’État Stratège. Comment pourrait-il en être autrement lorsqu’il s’agit de la Région capitale ? De sa place dans le monde, l’Île-de-France se situant en 3e place des régions métropolitaines mondiales après New York et Tokyo, 1re région économique d’Europe, 2e destination européenne des investissements étrangers, 1er centre européen de recherche et 3e mondial. Et aussi 1re destination touristique.

Il faut un État avec une vision, qui décide sans autoritarisme, opère les choix et assure un suivi attentif et constant aux mises en œuvre des décisions prises. C’est ce qu’il a fait en surmontant l’alternance sans réelles difficultés. Pour mener à bien cette action une bonne entente avec la région est indispensable. Au départ ce n’était pas gagné. Loin de là. Mais l’État et la région ont chacun su créer un rapport de force.

L’État en pensant au mode opératoire de son projet. En créant un outil de maîtrise d’ouvrage, la Société du Grand Paris, dont il assure le contrôle et en légiférant sur des financements nouveaux, assurés par des franciliens et dédiés au projet de métro automatique. L’État a ainsi pu contourner l’hostilité initiale de la région. Puis l’amener à la table des négociations pour signer un accord. Mais avec d’importantes contreparties financières pour la région destinées au financement de son plan de mobilisation.

La région dispose de leviers politiques importants. Parce qu’elle assure, grâce à la loi, le pilotage du SDRIF et bénéficie depuis la décentralisation de 2004 de la maîtrise d’ouvrage des investissements en Île-de-France avec l’Île-de-France Mobilités (antérieurement STIF). Elle a su rester incontournable. Et pendant toute la période des débats, la région n’a cessé de défendre avec beaucoup d’habileté, son plan de mobilisation en vue d’obtenir des financements de l’État. Avec succès.

En fait, il y avait deux programmes différents : le métro du Grand Paris pour l’État et le plan de mobilisation avec Arc Express pour la région. Et au final, l’accord a porté sur la réalisation des deux. Au final, le Grand Paris aura donc été d’abord un projet initié par l’État, avec une vision et un réel volontarisme. Avec autorité. Certainement de façon excessive au départ. Mais pouvait-on faire autrement pour faire bouger les lignes face au “millefeuille administratif” et ses baronnies locales ?

Avec un tel contexte politique, sans doute fallait-il aussi des temporalités différentes. D’abord l’expression d’une vision, avec une démarche jacobine forte. Puis, après l’affrontement nécessaire – donc calculé ? – une période de dialogue, de co-construction. Mais, avec des rapports de force bien établis, de chaque côté.

Les territoires ont aussi joué un rôle déterminant. Sans leur implication et leur adhésion, le projet du Grand Paris n’aurait pu aboutir. Ils ont su influer sur l’État et la région. Simultanément. En cas de refus, leur capacité de blocage aurait été trop forte. Les élus ont su habilement entrer dans le jeu, faire des doubles alliances. Avec l’État pour le métro du Grand Paris et avec la région pour le plan de mobilisation. L’État et la région, avec des stratégies différentes, avaient besoin du soutien des acteurs locaux, des territoires. Une sacrée dialectique !

* Les Secrets du Grand Paris, zoom sur un processus de décision politique, Pascal Auzanne, Éditions Hermann, janvier 2018, 20 euros.