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Quand le gouvernement Jospin lançait la police de proximité

22 mai 2018, PAR Acteurs Publics
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Police de proximité dans le 12eme arrondissement de Paris, le 5 mai 1999 - CHAMUSSY/SIPA

En 1998, la « police de proximité » suscite un engouement national et marque le volontarisme du gouvernement socialiste sur les questions sécuritaires. Un aggiornamento que le nouveau ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy se fera un plaisir de suspendre en 2003.


À droite, certains assurent que l’expression est sortie de la bouche de Charles Pasqua lorsqu’il occupait la Place Beauvau entre 1986 et 1988. « Moi, j’en situe l’origine dans les travaux d’un député de l’opposition de l’époque, Daniel Vaillant, qui travaillait sur les questions de sécurité », tranche Patrice Bergougnoux, sans préciser immédiatement qu’il est lui-même le vrai « père » du dispositif. « Artisan » de cette nouvelle organisation de la sécurité publique d’abord au cabinet du ministre Jean-Pierre Chevènement – en tant que chargé de mission, puis de directeur adjoint du cabinet –, c’est bien lui, l’ancien CRS, qui en a ensuite été le grand ordonnateur en occupant le poste de directeur général de la police nationale (DGPN), entre novembre 1999 et juillet 2002.

Après un discours fondateur à Villepinte en octobre 1997, qui marque l’aggiornamento du Parti socialiste sur les questions de sécurité – « La sécurité est la première des libertés », clame alors le Premier ministre Lionel Jospin –, sont organisées à la Villette des « Assises de la police de proximité » qui rassemblent plusieurs milliers de policiers. À cette époque, l’osmose est parfaite entre le ministre de l’Intérieur et les syndicats de policiers, qui ont vu dans la nomination de Jean-Pierre Chevènement place Beauvau un signe de considération. L’engagement républicain de l’homme est franc et sincère et le style plaît aux troupes.

Quatre principes fondateurs

Le constat est clair : les rapports entre les policiers et les jeunes sont souvent tendus et le lien entre les forces de sécurité et leur terrain d’intervention est parfois inexistant, notamment lorsque la gendarmerie mobile, les CRS ou les policiers de la BAC débarquent. Jean-Pierre Duport, le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur et ex-préfet de la Seine-Saint-Denis pendant quatre ans, est bien placé pour le savoir : « Lorsque j’embarquais avec une équipe le soir, je ne peux pas dire que je ne voyais pas les habitudes : plus qu’ailleurs, on avait tendance à interpeller des profils autres que les “blancs caucasiens” », confie-t-il aujourd’hui.

Lors des Assises, 4 orientations sont définies : la polyvalence des policiers de la sécurité publique qui seront affectés à la police de proximité (on étend aux gardiens de la paix des qualifications judiciaires) ; « la prévention tant qu’on peut le faire et la répression dès que c’est nécessaire », selon la formule de Jean-Pierre Chevènement ; une police partenariale à travers des contrats locaux de sécurité signés avec les collectivités territoriales ; enfin, la proximité, qui place le citoyen au centre des préoccupations de sécurité publique.

Sous la houlette de la direction centrale de la sécurité publique (DCSP), la « pol’ prox’ » sera expérimentée dans 5 villes (Châteauroux, Beauvais, Les Ulis, Lille et Garges-lès-Gonesse) avant d’être généralisée par trois vagues de 10 millions d’habitants en 2000, 2001 et 2002. Initiée par Jean-Pierre Chevènement, la politique finira de se déployer sous Daniel Vaillant, qui lui succède place Beauvau en août 2000.

Discussions fermes avec Matignon

« C’était la première fois qu’une doctrine d’emploi était écrite pour la police », souligne Patrice Bergougnoux. Une doctrine qui justifie des moyens supplémentaires conséquents, en effectifs, en matériel, en voitures, en immobilier… « Je me souviens que les discussions ont été très tendues sur les moyens supplémentaires nécessaires. Matignon trouvait que nous en demandions trop », rapporte l’ex-directeur de cabinet Jean-Pierre Duport. Face à Clotilde Valter, la conseillère du Premier ministre, lui et Patrice Bergougnoux discutent ferme autour du « coup de gnole » à consentir, comme on dit dans le jargon… Car la police de proximité donne lieu à une revalorisation du régime indemnitaire des policiers. Une prime pour ceux qui travaillent en zone urbaine dense est également à l’étude. Face à l’accumulation d’heures supplémentaires effectuées, l’employeur ne peut se permettre d’accorder des congés à tout-va et c’est donc à coups de primes qu’il récompense les troupes.

Autre volet de la police de proximité : les contrats locaux de sécurité (CLS), qui prennent la suite des conseils communaux de prévention de la délinquance. Une instance indispensable pour toucher les acteurs de terrain, tels les bailleurs sociaux, qui se montrent souvent réticents à participer à une politique de sécurité. « Les informations détenues par les gardiens d’immeuble sont souvent cruciales, explique Jean-Pierre Duport. Mais les offices HLM, proches du Parti communiste, étaient plus que réservés. Nous leur avons expliqué qu’il était dans leur intérêt de nouer des liens avec les policiers de proximité. » Au final, les CLS vont faire revivre l’idée que la politique de sécurité n’est pas que le fait de l’État, mais que tout le monde doit y participer, chacun dans son rôle, dans un but de connaissance du terrain et de ce qui s’y passe.

Victime de son succès 

En 2001, un rapport de l’inspection générale de la Police nationale (IGPN) jette comme un froid. Il met en doute la capacité du gouvernement à mettre en œuvre les piliers de la réforme : réinvestir le terrain, rendre les effectifs polyvalents et fidéliser les policiers sur leur secteur. Surtout, la police des polices relève l’impuissance de la police de proximité sur la délinquance nocturne. « Ce rapport, que nous avions demandé nous-mêmes, mélangeait le positif et le négatif », résume pour sa part l’ex-DGPN Patrice Bergougnoux. Lequel avance une thèse tout autre pour expliquer la tiédeur des constats : la police de proximité aurait été victime de son succès. Tous les maires, quelle que soit leur appartenance politique, voulaient en avoir une. Ce qui a compliqué la généralisation de la politique, argumente Patrice Bergougnoux.

Entre 1997 et 2002, pas moins de 5 000 emplois supplémentaires de gardiens de la paix ont ainsi été créés, dont 3 300 étaient encore en formation en 2002, à la veille de l’arrêt du dispositif. En outre, le gouvernement crée les « adjoints de sécurité », des contractuels de droit public employés pour trois ans, afin d’accompagner cette nouvelle donne. Au total, sur les 65 000 policiers de la sécurité publique, 20 000 auront fait partie de la « pol’ prox’ ». Voir dans ce succès un défaut de préparation du gouvernement est donc « une présentation tendancieuse », conclut Patrice Bergougnoux. « En 2001, l’IGPN ne pouvait fournir qu’un rapport d’étape sur une politique managériale complexe puisqu’étendue à toute la France. Il y avait bien sûr des ajustements à faire et nous les aurions faits. »

Coup de com’ de Nicolas Sarkozy

Le 3 février 2003, c’est le coup d’arrêt. La petite phrase de Nicolas Sarkozy fera date. En déplacement à Toulouse, le ministre de l’Intérieur de la nouvelle majorité de droite tire un bilan aussi court que cinglant de la police de proximité. « Vous n’êtes pas des travailleurs sociaux », lance-t-il aux policiers. « Il avait préparé son coup », affirme Jean-Pierre Duport. Le choix d’un discours dans la Ville rose ne doit rien au hasard : le directeur départemental de la sécurité publique se nomme Jean-Pierre Havrin, un “ex” du cabinet Chevènement, qui l’a quitté justement pour mettre en œuvre sur le terrain la politique ministérielle. « Jean-Pierre Havrin a rétabli l’ordre dans le quartier du Mirail, qui était particulièrement touché par le trafic de stupéfiants, relate Patrice Bergougnoux. Il a été piégé par Nicolas Sarkozy de façon assez grossière, juste pour assurer un coup de com’. Lamentable ! » lâche l’ancien DGPN.

Jean-Pierre Duport et Patrice Bergougnoux attendent désormais de voir si la police de sécurité du quotidien (PSQ) qu’expérimente depuis janvier le ministère de l’Intérieur pourra poursuivre une œuvre entamée dix ans plus tôt. Et trop vite effacée pour pouvoir être évaluée sérieusement.

Soazig Le Nevé