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Menaces sur le droit de grève dans le secteur public en Algérie

14 févr. 2018, PAR Acteurs Publics
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Le Premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia. - © Michel Euler/AP/SIPA

La justice a été saisie, ces dernières semaines, pour geler plusieurs mouvements de protestation dans l’enseignement et la santé. Des radiations et des retenues sur salaire sont par ailleurs décidées.


Le front social se tend en Algérie. Dans le public, plusieurs secteurs sont paralysés par des mouvements de grève d’envergure. Incapable de répondre aux revendications des salariés, le gouvernement a choisi la voie de la justice pour les contraindre à reprendre le travail. Les tribunaux ont été saisis, ces dernières semaines, pour geler tour à tour les grèves des enseignants, du personnel naviguant de la compagnie aérienne nationale Air Algérie, des paramédicaux et des médecins résidents, au motif qu’elles ne sont pas légales.

Les médecins résidents (des internes en formation de spécialisation) se sont vu par ailleurs notifier l’interdiction de tenir des rassemblements dans la capitale, Alger. Ce qui ne les a pas empêchés de descendre dans la rue, de nouveau, lundi 12 février, pour se faire entendre. Plusieurs milliers d’entre eux ont défilé au milieu d’un dispositif sécuritaire impressionnant. Début janvier, plusieurs de ces médecins avaient été brutalisés par la police alors qu’ils tentaient de franchir l’enceinte d’un centre hospitalo-universitaire.

La violence de cette répression a scandalisé la classe politique et les ONG de défense des droits de l’Homme et des libertés syndicales. De son côté, le ministre de la Santé s’est borné à expliquer que les demandes des médecins résidents – qui portent sur l’abrogation du service civil dans les zones enclavées du pays – n’étaient pas réalistes.

Peur des représailles

La même réponse a été apportée aux revendications salariales des enseignants, en grève illimitée depuis près de trois mois dans plusieurs wilayas (départements). Face au spectre de l’“année blanche”, la ministre de l’Éducation nationale, Nouria Benghebrit, entend bien forcer les grévistes à interrompre leur mouvement. Les jusqu’au-boutistes seront radiés et des retenues sur salaire ont été décidées. “Du moment que le syndicat agit contre la loi, il est tout à fait normal de recourir à des ponctions”, a expliqué la ministre, en faisant référence à l’invalidation de la grève par la justice.

À l’origine, le mouvement a été déclenché par une intersyndicale. Mais une seule formation, le Conseil national des professeurs de l’enseignement secondaire et technique (Cnapeste), persiste encore dans son action. Par peur de représailles, les autres syndicats ont préféré déclarer forfait. Dans un communiqué, ils ont affirmé vouloir placer l’intérêt des élèves avant le leur.

Apportant sa solidarité à sa collègue de l’Éducation, le ministre du Travail, Mourad Zemali, a pour sa part fait savoir que la poursuite de la grève allait avoir des conséquences désastreuses. “Les lignes rouges ont été franchies”, a-t-il déploré au cours d’une réunion qu’il vient de tenir avec des représentants du Cnapeste. Selon lui, les règles sont claires. “La grève illimitée n’existe pas dans la loi. Une décision de justice a été rendue. Les enseignants doivent reprendre le travail et faire appel devant le tribunal administratif”, a-t-il déclaré.

Syndicalistes sous le coup de la loi

Pour montrer que les syndicats ne sont pas très respectueux de la législation en matière de droit de grève, le ministère du Travail vient de publier un bilan où il rend compte de l’illégalité de la plupart des mouvements organisés dans le secteur public. Il ressort du constat sur le terrain des services de l’inspection du travail que la majorité des débrayages ne respectent pas les dispositions juridiques régissant le droit de grève. Ce qui fait tomber les syndicalistes et les travailleurs concernés sous le coup de la loi et les expose à des mesures disciplinaires pouvant aller jusqu’au licenciement”, précise le ministère, assurant que les voies du dialogue doivent être privilégiées dans la relation de travail.

Le gouvernement explique en outre que les syndicats, même enregistrés, doivent être suffisamment représentatifs – c’est-à-dire compter dans leurs rangs 20 % des effectifs – pour lancer un appel à la grève. Or, ces dernières années, les cessations de travail sont surtout initiées par des organisations autonomes, que l’on dit moins structurées, mais surtout plus combatives que le syndicat officiel, l’Union nationale des travailleurs algériens (UGTA).

Sur un total de 66 formations, la moitié est active dans la fonction publique. Dans les prochains jours, 14 d’entre elles comptent organiser un nouvel arrêt de travail, afin de montrer leur capacité de mobilisation et souligner que la grève est un droit constitutionnel.

Samia Lokmane-Khelil