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Henri Verdier : “Nous devons aller chercher des talents atypiques”

22 févr. 2018
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© Vincent Baillais

Le patron de la Dinsic détaille l’affectation de l’enveloppe de 50 millions d’euros tirée du Fonds pour la transformation de l’action publique qui devrait servir à financer des projets risqués de type start-up d’État. Henri Verdier souligne le rôle renforcé d’organisation et de vigie qui incombe à la direction interministérielle des systèmes d’information et de communication de l’État. Et pointe l’importance de recourir à des profils aguerris “sur des compétences d’émergence récente” : “Nous aurons besoin d’autodidactes, de free-lance, d’entrepreneurs”, souligne-t-il.


Le volet numérique des annonces du comité interministériel de la transformation publique, début février, consacre le rôle de la Dinsic. Vous étiez la DSI groupe de l’État. Devenez-vous aussi, désormais, une sorte de gendarme chargé de veiller à la mise en œuvre des mesures au sein des administrations ?
Le secrétaire d’État au Numérique, Mounir Mahjoubi, a lancé l’année dernière un grand chantier de conception et d’approfondissement de la transformation numérique de l’État qui entraîne des évolutions très structurantes. Un mouvement est mis en marche qui a abouti à une première salve de décisions à l’issue du comité interministériel de la transformation publique du 1er février. Je pense tout particulièrement aux décisions relatives au développement de FranceConnect Identité, qui sera généralisé à tous les services de l’État avant l’année 2022 ; à la création d’un tableau de bord “ouvert et contributif” des services publics de l’État accessibles en ligne le 30 juin prochain ; au lancement officiel du cœur de l’État plate-forme, FranceConnect plate-forme ou encore au kit de développement de services en ligne qui sera lancé le 1er mars. Ces mesures dépendront directement de la Dinsic : à nous de faire en sorte qu’elles soient effectivement mises en œuvre. Par ailleurs, le travail interministériel mené avec la DITP [direction interministérielle de la transformation publique, ndlr] a abouti à l’annonce par les administrations de nouveaux services en ligne pour les citoyens et pour la simplification de la vie des entreprises et des formalités administratives. La Dinsic sera associée au développement de certains d’entre eux – la simplification de la rentrée scolaire, par exemple – et sera effectivement très présente, avec un rôle renforcé d’organisation et de vigie pour veiller à ce que ces mesures soient bien déclinées de manière opérationnelle.

La réorganisation menée à l’automne dernier, qui a abouti à la scission du SGMAP entre la direction interministérielle de la transformation publique (DITP) et la direction interministérielle des systèmes d’information et de communication de l’État (Dinsic), que vous pilotez, est donc “digérée” ?
Oui. Il y avait déjà de facto deux directions d’administration centrale. Nous travaillons évidemment en très étroite collaboration. L’une des fonctions de la DITP est de concevoir, organiser et piloter ces comités interministériels de la transformation publique au service d’une stratégie de transformation publique globale, avec des chapitres RH, budgétaires, territoriaux, etc. Le chapitre relatif à la transformation numérique est confié à la Dinsic. Nos équipes respectives sont donc en lien constant. On voit bien que tout le monde accélère : le premier comité interministériel a été lancé peu de temps après la réorganisation et d’autres comités vont s’enchaîner à un rythme très régulier. Ils seront irrigués par les questions numériques. La transformation est lancée dans un calendrier serré et c’est tant mieux !

“Démarches-simpifiées.fr est pensé pour casser la linéarité des interventions des agents publics.”

Le gouvernement s’est fixé pour objectif de rendre la totalité de ses services publics accessibles en ligne au 1er janvier 2022, y compris sur téléphone mobile. Une promesse déjà formulée par le passé…
Il est vrai que l’ambition est ancienne, mais nous allons l’aborder différemment, avec des outils et une mobilisation des usagers. Notre stratégie de dématérialisation reposera ainsi sur l’industrialisation de processus déjà testés et prototypés. Nous disposons désormais d’outils de développement de démarches qui apportent les données nécessaires, pour qu’on ne les redemande plus aux usagers, et qui organisent le travail de tous les acteurs concernés autour d’une seule démarche pour éviter les classiques courses de haies où les actes sont traités séquentiellement. Nous avons notamment testé cette approche dans le cadre de la simplification menée par l’Agence nationale de l’habitat, dont les délais d’instruction ont été ramenés de seize à quatre mois. La situation sanitaire est vérifiée en même temps que le devis des entreprises, la situation fiscale des foyers, etc. Démarches-simpifiées.fr, le kit de développement de services en ligne pour les administrations, est nativement pensé pour casser la linéarité des interventions des agents publics. Une mise en réseau s’opère.

Ce “kit de développement rapide de services en ligne” a pour objectif de rendre accessibles 500 nouvelles démarches administratives en 2018. Quel est l’objectif à moyen terme ?
Grâce à ce service que nous lancerons le 1er mars, les administrations pourront dématérialiser leurs démarches administratives en toute simplicité. L’objectif est de réduire la charge que représente la mise en œuvre d’une démarche en ligne pour un organisme public. À ce stade, nous avons recensé quelque 3 000 démarches en ligne disponibles, mais, faute de catalogue disponible, personne n’a de liste exhaustive. Grâce à ce service, nous promettons la dématérialisation de 500 nouvelles démarches la première année, et des 3 000 connues (les plus importantes) avant 2022. Le tableau de bord des services publics que nous ouvrirons en juin appuiera cette transparence et permettra de mettre à plat toutes les démarches que nous aurons listées et permettra aux utilisateurs de se prononcer sur la qualité de la dématérialisation et de rajouter des démarches que nous aurions omises.

“L’État doit réinternaliser certaines fonctions critiques.”

Peut-on parler d’une extension de la “marque” FranceConnect ?
FranceConnect prend en effet de l’ampleur. Cela répond d’abord au besoin de faire converger dans une même ambition la capacité de s’identifier face à un service public et les API [interfaces permettant à des applications de communiquer entre elles, ndlr] d’échange de données, sous le contrôle de l’utilisateur. Une pensée d’architecture globale de la relation avec l’État est nécessaire, avec une intégration forte de l’identité et de la circulation des données. Cela correspond aussi au besoin de parler au public d’une ambition unique d’un service public personnalisé et ne laissant personne au bord de la route.

Le développement de FranceConnect s’est en partie appuyé sur les collectivités territoriales. Comment seront-elles impliquées dans les mesures de transformation numérique ?
Il a été fait le choix, sur ce premier comité interministériel de la transformation publique, de prendre des engagements pour l’État dont il se porte garant. Les mesures impactant les collectivités seront évoquées dans un prochain comité. Mais nous travaillons bien sûr avec elles constamment, particulièrement dans le cadre du programme de développement concerté de l’administration numérique territoriale (DCANT), parce qu’elles sont très engagées dans le processus de transformation du service public ; elles sont d’ailleurs contributrices et bénéficiaires de l’État plate-forme et utilisent massivement FranceConnect.

Comment travaillez-vous sur la question de l’inclusion numérique ?
Comme le dit Mounir Mahjoubi : nous pourrions, si l’on n’y prend pas garde, numériser tous les services publics en laissant un tiers de nos contemporains sur le bas-côté. Nous devons travailler pour les personnes qui n’ont pas le haut débit, celles qui n’ont pas d’ordinateur ou de smartphone, celles qui maîtrisent mal le français, celles qui souffrent de handicap… Personne ne doit être oublié. La dématérialisation va s’accélérer et il est impératif de s’adresser à tout le monde. Si les enjeux d’inclusion numérique relèvent de l’Agence du numérique, avec laquelle nous collaborons très régulièrement, la Dinsic travaille de son côté sur la diffusion du référentiel général d’accessibilité et sur la qualité des services.

L’un des enjeux de la transformation publique portée par le gouvernement tient à l’acculturation des agents. Comment travaillez-vous avec la direction de l’administration et de la fonction publique (DGAFP) ?
La DGAFP porte naturellement le lead du groupe de travail sur la fonction publique et nous portons le groupe sur “l’informatique RH”. Ces enjeux de ressources humaines sont essentiels pour accompagner la transformation et nous sommes très volontaires pour expérimenter des manières nouvelles de travailler. Avec la DGAFP, nous échangeons chaque semaine.

“Certaines administrations font travailler jusqu’à 70 % de contractuels sur les questions numériques.”

Dans une circulaire de mars 2017, le gouvernement demandait à vos deux directions de mettre en place un plan d’action permettant d’attirer, de recruter et de fidéliser “les compétences rares” indispensables aux exigences de la transformation numérique de l’action publique. Comment aller les chercher ?
Nous devons tout d’abord diversifier et améliorer la qualité de la formation initiale et continue des agents publics, c’est certain. Mais la vitesse de la révolution numérique fait que, durablement, nous aurons besoin de profils aguerris sur des compétences d’émergence récente. Nous aurons donc besoin de recourir à des autodidactes, des free-lance, des entrepreneurs. Parfois, ils peuvent apparaître “bizarres” dans le secteur public, mais au total, les expériences comme les entrepreneurs d’intérêt général ou les start-up d’État sont positives. Les gens se retrouvent rapidement autour des valeurs du service de l’intérêt général. Je rappelle que certaines administrations font travailler jusqu’à 70 % de contractuels sur les questions numériques. Je fais partie de ceux qui pensent que l’État doit “réinternaliser” certaines fonctions critiques, faute de quoi il se retrouvera en grand danger. C’est le B.A.BA de la souveraineté : nous devons être capables d’opérer nous-mêmes un cloud ou de sécuriser des serveurs de messagerie instantanée. Pour cela, nous devons aller chercher des talents atypiques. Et à ceux-là, il faut proposer, pour les attirer, des contrats et des formes de travail qui peuvent apparaître peu habituels dans la fonction publique.

Comment travaillez-vous avec l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi) ? Innovation et sécurité numériques vont-elles aujourd’hui de pair ?
Nous avons toujours travaillé ensemble. Nous croisons nos regards sur les avis conformes que donne la Dinsic et les homologations de sécurité que donne l’Anssi. Nous partageons l’idée qu’il faut intervenir à la racine des projets et que la question de la sécurité numérique doit être une préoccupation permanente. Nous publierons ainsi ensemble très prochainement une méthode de sécurisation agile que nous avons coconçue. Je crois que nous partageons la conviction que la sécurité n’implique pas forcément la rigidité, et que l’internalisation de compétences, tout comme la capacité à développer soi-même, ne peuvent que renforcer la sécurité. Par ailleurs, le Fonds pour la transformation de l’action publique [doté de 700 millions d’euros sur cinq ans, ndlr] devrait comprendre une enveloppe de quelque 50 millions d’euros guidée par la Dinsic, qui servira à financer des projets risqués, de type start-up d’État. L’innovation radicale exige en général une certaine capacité de prise de risque et une tolérance à l’échec. Elle se juge sur un portefeuille et pas projet par projet. Il s’agira pour nous de construire une mécanique de mutualisation : une dizaine de projets sera lancée et les 3 “gagnants” rembourseront les autres. C’est une sorte de fonds “capital risque” qui visera donc à financer les risques et à favoriser plus encore l’innovation. Le premier appel d’offres sera lancé mi-mars.

Où en est-on du travail lancé sur l’identité numérique ?
Alors que la dématérialisation des procédures s’accélère, il est nécessaire d’identifier la personne qui se connecte et de vérifier qu’elle est bien qui elle prétend être. FranceConnect identité permet de fédérer un pool d’identités et de le déployer sur de nombreux services, mais il nous manque toujours une identité forte pour les services sensibles, comme par exemple le dépôt de plainte en ligne. Un groupe de travail a été lancé début janvier sur la question de l’identité numérique avec la perspective d’un titre d’identité numérique universel, auquel participent les équipes des ministères de l’Intérieur, de la Justice et du secrétariat d’État au Numérique. Les assises de l’identité numérique, que nous organiserons courant avril, permettront d’aborder ces questions et de prendre des premières décisions. Sur ce sujet comme sur tous les autres, nous avançons rapidement.

Propos recueillis par Sylvain Henry