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Olivier de Preville : “Les ministres ne sont pas recrutés dans le privé pour leurs compétences mais pour leur aura”

9 mai 2018
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OP Search

Fondateur d’OP Search, un cabinet de chasseurs de têtes, Olivier de Preville revient sur le flot d’hommes et de femmes politiques partis dans le privé au cours des derniers mois. Une vague de reconversions souvent forcées qui, selon lui, n’est pas encore terminée.


À l’image de Cécile Duflot en avril dernier [lire notre article sur le sujet], plusieurs personnalités politiques ont annoncé récemment qu’elles quittaient la politique pour rejoindre le privé. Peut-on pour autant parler d’une vague de départs ?
Une vague, oui, c’est le moins que l’on puisse dire. Il y a eu un véritable changement de paradigme en 2017, notamment avec le renouvellement induit par l’arrivée d’Emmanuel Macron à la présidence de la République [lire notre article sur le sujet]. Auparavant, un homme ou une femme politique qui avait perdu son mandat espérait retrouver sa place quelques années après son départ et restait dans son coin quatre ou cinq ans avant d’essayer de revenir sur le devant de la scène. Mais désormais, ceux qui étaient proches de la retraite ont choisi d’arrêter purement et simplement la politique, tandis que ceux qui sont encore jeunes ont l’impression qu’il faudra de nombreuses années avant que leur parti ne retrouve sa place. Pire que tout, face à la vague Macron, certains ont même le sentiment d’avoir une image de has been, qui leur pose le plus de problèmes. D’où la volonté de changer de métier.

Peu de départs volontaires, donc, dans ce flot de reconversions ?
En effet, depuis 2017, les départs se font faits avant tout par obligation. Ce côté forcé de la reconversion, on le voit notamment par le fait qu’elle concerne tout le monde, en même temps. Or lorsqu’il s’agit d’une stratégie personnelle, le changement d’orientation d’un politique est souvent un fait isolé. On se souvient par exemple de l’ancien ministre de l’Économie Alain Madelin [qui, en 2006, avait choisi de ne pas se représenter aux élections législatives, après avoir été député d’Ille-et-Vilaine à deux reprises, ndlr]. Quand il a décidé de se réorienter, ce n’était pas dans le cadre d’un gigantesque tsunami. Même chose pour Philippe de Villiers [le fondateur du Mouvement pour la France avait choisi de ne pas se représenter aux élections européennes en 2014, ndlr].

La vague a-t-elle davantage concerné les personnalités situées à gauche ou à droite de l’échiquier politique ?
Elle a touché tout le monde. Le PS a certes été fortement concerné, mais Les Républicains n’ont pas été épargnés, surtout avec l’impression qu’ils ont donnée d’avoir été laminés par LREM, après l’affaire Fillon, lors de la présidentielle.
En revanche, que ce soit à gauche ou à droite, ce sont surtout ceux qui avaient décidé de faire carrière dans la politique – et qui n’avaient donc que ça – qui se sont retrouvés, logiquement, les plus désœuvrés. Il y a eu un véritable vent d’incertitude parmi eux. Certains, totalement perdus, sont venus nous voir, se retrouvant comme des enfants, ne sachant que faire pour la suite. Ces derniers avaient alors une image bien différente de celle d’indestructibles qu’ils avaient en politique.

Est-il facile, pour un homme ou une femme politique, qu’il soit député ou ministre, de se réorienter ?
Tout dépend du niveau qu’il ou elle a au départ. Je veux dire qu’il existe une différence fondamentale entre les députés et les ministres lorsqu’ils arrivent sur le marché de l’emploi. Dans le cas des députés, leur passé peut être soit une force, soit un obstacle dans leur zone de députation. C’est une force lorsque cela peut leur permettre d’utiliser leur réseau. C’est un obstacle quand ils sont "grillés" sur leur territoire. Je connais par exemple des cas où des portes se sont fermées pour une société, lors d’appels d’offres, car l’entreprise [à l’origine de l’appel d’offres, ndlr] avait en son sein quelqu’un de l’opposition. Résultat : j’ai même vu des députés chercher des jobs dans des régions différentes des leurs. Une stratégie qui peut d’ailleurs être payante, surtout s’ils mettent en avant, lors des recrutements, leurs autres compétences, par exemple la connaissance de l’administration, etc.

Et dans le cas des ministres ?
Pour les ministres, c’est autre chose. Ces derniers ont souvent moins de difficultés à se reconvertir. Dans leur cas néanmoins, ce n’est pas pour leurs compétences qu’on les recrute, mais pour leur aura, comme on recruterait la star ou le sportif de haut niveau dans certaines circonstances. Cette plus grande facilité de reconversion s’explique déjà parce qu’il y en a peu, par rapport aux parlementaires, et c’est un avantage. Par ailleurs, un certain respect de l’ancien ministre perdure. Prenons le cas de Cécile Duflot, même du côté de ceux qui la critiquaient, j’ai pu entendre dire "oui, mais elle a été ministre". Il y a donc véritablement deux rangs : celui des parlementaires et celui des anciens membres du gouvernement. Bien sûr, il ne faut pas non plus que le ministre en question ait été fortement critiqué ou désavoué durant son mandat, voire condamné.

Il semblerait que nombre d’anciens politiciens de cette vague, comme des précédentes, se reconvertissent surtout dans le conseil ou les cabinets d’avocats. Un état de fait que vous rencontrez également ?
Oui, le conseil, les cabinets d’avocats, surtout lorsque les politiciens ont exercé par le passé ce dernier métier, sont souvent des options choisies. Mais il y a aussi les associations internationales qui recrutent, à l’image, encore, de Cécile Duflot, nommée directrice générale d’Oxfam France récemment, ou encore, un peu avant elle, de Pascal Canfin, qui a rejoint WWF France en 2016 [lire notre article sur le sujet]. En revanche, il existe aussi des secteurs où les reconversions ne sont pas toujours forcément bien perçues. Les médias, par exemple, restent un choix marginal, voire très marginal des politiciens. Et pour cause, alors qu’eux-mêmes ont défié ô combien de journalistes durant leurs mandats, le fait de rejoindre un univers tel que celui des journalistes peut presque être vu comme une trahison de leurs pairs. On se souvient que Roselyne Bachelot [ancienne ministre de la Santé, ndlr] avait fait ce choix, mais c’était surtout faute d’autre chose, et par esprit de provocation.

Peut-on s’attendre à une seconde vague de reconversions prochainement ?
Je dirais plutôt que la même vague va se poursuivre. Ou que la vague est déjà passée, que nous sommes en train de réparer, et que cette réparation n’est pas achevée. De manière imagée, on pourrait dire qu’elle en a tué certains, tandis que d’autres sont commotionnés et ne se sont pas encore relevés, mais qu’ils vont le faire dans la durée. Une chose est sûre, c’est qu’une grande partie des victimes du "tsunami" n’a pas encore trouvé de point de chute. Outre ceux qui cherchent mais ne trouvent pas, il y a en effet ceux qui, en ce moment, écrivent des livres, tandis que d’autres prennent une année sabbatique pour se reposer, se retrouver en famille. Et pour cause, ceux-ci se sont énormément investis durant leur mandat. Car contrairement au passé, où certains pouvaient ne pas faire grand-chose lorsqu’ils étaient en fonctions, cela n’est plus possible aujourd’hui. Résultat : ceux qui ont souffert de ce rythme soutenu ont besoin de faire une pause, pour mieux rebondir ensuite.