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Le gouvernement tunisien reporte les augmentations salariales dans le secteur public

4 juin 2018, PAR Acteurs Publics
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Mohamed Hammi/SIPA

Les autorités évoquent l’insuffisance de ressources et répondent à une demande du FMI, qui conditionne le déblocage de la dernière tranche de son prêt à la Tunisie par la mise en œuvre de réformes sérieuses et la maîtrise de la masse salariale dans la fonction publique.


Sur la sellette depuis plusieurs mois, le chef du gouvernement tunisien, Youssef Chahed, n’a pas osé annoncer lui-même aux fonctionnaires qu’ils ne toucheraient pas d’augmentation de salaire cette année. La mauvaise nouvelle a été révélée par un responsable de son cabinet, vendredi 1er juin.

Ce haut fonctionnaire qui a requis l’anonymat a souligné, auprès de l’agence Reuters, que l’État ne disposait pas dans l’immédiat de ressources suffisantes pour décaisser les augmentations, qui seront reportées à 2019, au plus tard 2020. Il a affirmé par ailleurs que le gouvernement allait opérer dans les prochains jours une majoration du prix du diesel et vendre des bons de Trésor pour un montant de 852 millions d’euros. 

Selon lui, ces mesures entrent dans le cadre de l’exécution des directives du Fonds monétaire international (FMI) et conditionnent l’obtention par la Tunisie, en juillet, de la prochaine tranche du crédit global de 2,4 milliards d’euros qui lui a été accordé en 2016. À ce sujet, le même responsable a confié qu’au cours du dernier conseil d’administration de l’institution monétaire internationale, les États-Unis avaient refusé de valider le déblocage de la somme convenue (219 millions d’euros), pour absence de “réformes sérieuses” dans le pays.

Réduire le déficit budgétaire

Le FMI reproche en particulier à l’État tunisien de ne pas fournir suffisamment d’efforts pour maîtriser l’inflation de la masse salariale dans la fonction publique qui est, proportionnellement, parmi les plus élevées dans le monde.

Dans un communiqué élaboré à la suite de la mission qu’elle a effectuée entre le 8 et le 30 mai en Tunisie, une équipe du FMI dirigée par Björn Rother a demandé au gouvernement Chahed de “prendre des mesures décisives” pour réduire le déficit budgétaire et sauver les finances publiques. En avril dernier, une mission similaire avait émis les mêmes recommandations, évoquant “des risques pour la stabilité macro-économique plus prononcés”.

Plus tôt, en janvier, un rapport alarmant avait été publié, pointant le doigt sur les répercussions dramatiques des mesures populistes relatives aux embauches et à l’augmentation des salaires dans la fonction publique, ces dernières années. L’institution monétaire a souligné que la hausse des recrutements et les rémunérations excessivement élevées ont été suivies par un repli de 10 % de la productivité dans le secteur public, entre 2010 et 2015.

Selon le même rapport, la masse salariale de la fonction publique représente aujourd’hui 14,4 % du PIB, soit les deux tiers des revenus fiscaux et près de la moitié du total des dépenses de l’État. Les effectifs ont augmenté pour leur part de plus d’un tiers. Le nombre de fonctionnaires de l’administration publique est passé de 430 000 à 590 000.

Pressions du syndicat UGTT

Pour réduire la taille du mammouth, le gouvernement de Youssef Chahed a mis en place, en 2017, une politique de départs volontaires à la retraite. Mais le dispositif, qui comprend des mesures incitatives, dont une indemnité de départ, n’a pas attiré grand monde. Seuls 6 000 fonctionnaires ont fait valoir leurs droits.

Les autorités ont également du mal à gérer plus efficacement les effectifs. Il était question, en effet, de restructurer les emplois pour garantir une exploitation optimale des ressources humaines et éviter de nouveaux recrutements. Résultat : beaucoup d’administrations restent pléthoriques alors que d’autres, au niveau des territoires notamment, manquent de personnel.

En matière de salaires, le gouvernement doit faire face aux revendications récurrentes de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). À l’opposé du FMI, le puissant syndicat estime qu’une augmentation des rémunérations est impérative dans le secteur public afin de permettre aux travailleurs d’affronter un coût de la vie de plus en plus élevé. Ces derniers mois, l’UGTT a accentué la pression sur le chef du gouvernement, dont elle a ouvertement demandé la démission.

Pour éviter de nouveaux mouvements sociaux et gagner du temps, Youssef Chahed a accepté, le 27 avril dernier, d’ouvrir des négociations salariales. Mais aucun accord n’a été conclu. Au cours de leur dernier séjour en Tunisie, les responsables du FMI ont rencontré des représentants de l’UGTT afin de leur expliquer l’impossibilité actuelle, pour le gouvernement, d’accéder à leur demande.

Reste à savoir s’ils ont été convaincus. Pour le moment, le syndicat n’a pas réagi à la décision du gouvernement de bloquer les augmentations de salaires.

Samia Lokmane-Khelil