Quantcast

Minicrise politique en Tunisie après le limogeage du ministre de l’Intérieur

12 juin 2018, PAR Acteurs Publics
  • 04
    MIN
  • 0

L'ex-ministre de l'intérieur, Lotfi Brahem, le 14 janvier 2018 à Tunis - Mohamed Hammi/SIPA

Le départ de Lotfi Brahem intervient quelques jours après le naufrage dramatique d’une embarcation d’immigrés clandestins à l’est du pays. Dix responsables sécuritaires de la région ont également été démis de leurs fonctions.


Le chef de l’exécutif tunisien, Youssef Chahed, a démis de ses fonctions, mercredi 6 juin, le ministre de l’Intérieur, Lotfi Brahem. Le communiqué publié sur le compte Facebook de la Présidence du gouvernement n’évoque pas les raisons de cette décision. Mais certains pensent qu’elle est liée au naufrage, samedi 2 juin, d’une embarcation de migrants clandestins, au départ de l’archipel de Kerkennah, à l’est de la Tunisie.

Sur les 180 personnes à bord, une soixantaine seulement a survécu. Le drame a provoqué un grand émoi en Tunisie et des manifestations ont été organisées dans les villes d’où sont originaires certaines des victimes. Face à l’ampleur du sinistre, le chef du gouvernement a décidé de se rendre, il y a deux jours, à Kerkennah, où il a annoncé des investigations pour déterminer les responsabilités dans ce naufrage. Le couperet est tombé très vite car en plus du ministre de l’Intérieur, une dizaine de responsables de la sécurité (police, gendarmerie et garde-côtes) de la région du drame ont été écartés.

Le procureur de la République près le tribunal de première instance de Sfax a annoncé de son côté l’ouverture d’une instruction sur l’implication présumée d’agents sécuritaires dans l’opération de migration clandestine qui a entraîné le naufrage.

Crise économique et sociale

D’autres enquêtes judiciaires ont également été lancées pour neutraliser les réseaux de passeurs. Selon Khalifa Chibani, porte-parole du ministère de l’Intérieur cité par l’AFP, Kerkennah connaît “un vide sécuritaire”. Un tiers des 6 000 clandestins comptabilisés depuis le début de l’année dans le pays ont tenté la traversée de la Méditerranée vers l’Europe depuis le petit archipel.

En 2018, la Tunisie a été classée premier pays de provenance des migrants vers l’Italie. Elle a été désignée, au cours d’une réunion le 5 juin des ministres de l’Intérieur européens au Luxembourg, comme “nouveau hot spot” de départ des clandestins.

Pour beaucoup de responsables politiques tunisiens, la multiplication du nombre des candidats pour l’immigration clandestine en Tunisie est la preuve que le pays est bord du gouffre sur le plan social et économique. L’utilisation du pays comme territoire de transit par les migrants africains est en outre expliqué par le délitement des institutions de l’État.

Manifestation de soutien

Des chefs de l’opposition sont d’ailleurs montés au créneau pour accuser le Premier ministre Chahed d’avoir sacrifié son ministre de l’Intérieur alors qu’il devrait lui-même démissionner pour avoir échoué à redresser la Tunisie.

Au cours d’un rassemblement de soutien à l’ex-ministre de l’Intérieur, organisé dans la soirée du 6 juin, des manifestants ont scandé des slogans hostiles à Youssef Chahed, le traitant d’agent à la solde du parti Ennahda (un allié du gouvernement). Le député du Front populaire (opposition) Mongi Rahoui est plus explicite, estimant que l’ancien ministre a été sanctionné pour avoir neutralisé les différents courants politiques qui minaient l’action de son département.

Mais au gouvernement, l’argumentaire est tout autre. S’exprimant pour la première fois jeudi 7 au matin, le porte-parole de l’exécutif, Lyed Dahmani, a indiqué que le limogeage de Lotfi Brahem n’a rien de personnel et dans toutes les démocraties le chef du gouvernement peur recourir à des remaniements”.

Série de polémiques

Il a indiqué par ailleurs que cette décision avait été prise d’un commun accord par Youssef Chahed et le chef de l’État, Beji Caïd Essebsi. “Les couleurs portées par Carthage et la Kasbah – les sièges de la présidence de la République et du Premier ministère – sont les mêmes et le naufrage de Kerkennah a précipité la décision”, a souligné Lyed Dahmani.

Selon lui, d’autres événements ont motivé le départ du ministre de l’Intérieur. “L’ambiance était troublée par des sujets comme la campagne qu’il a menée contre les cafés ouverts durant le Ramadan ou encore le problème qu’il y a eu avec le syndicat des journalistes sur la question de la liberté de la presse. Cette orientation a gêné le gouvernement et ne correspond pas à sa vision”, a précisé le porte-parole du gouvernement.

Au début du mois de jeûne, il y a trois semaines, Lotfi Brahem a provoqué une vive polémique, en affirmant que “la minorité non pratiquante devait respecter les croyances de la majorité”. Il a également irrité les médias il y a quelques mois lorsqu’il a révélé avoir mis des journalistes sur écoute.

Son énième revers concerne l’affaire Nadjem Gharsali, un ancien ministre de l’Intérieur, recherché dans le cadre d’une enquête anticorruption et qui n’a pas été retrouvé. La direction des recherches dans ce dossier est désormais confiée au ministre de la Justice, Ghazi Jeribi, désigné pour assurer l’intérim à la tête du ministère de l’Intérieur.

Samia Lokmane-Khelil