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Olivier Leurent : “Peu d’écoles et de corps se diversifient autant que ceux de la magistrature”

11 juin 2018, PAR Sylvain Henry
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Le directeur de l’École nationale de la magistrature (ENM) souligne l’élargissement des publics de son établissement, alors qu’un magistrat sur deux est aujourd’hui recruté dans le cadre d’une reconversion professionnelle.


L’École nationale de la magistrature (ENM) a élargi ses publics l’année dernière. Est-elle aujourd’hui la grande école du monde judiciaire ?
Depuis un décret de mai 2017, l’ENM a en effet statutairement pour mission de former celles et ceux qui sont amenés à concourir étroitement à l’activité judiciaire bien que n’appartenant pas au corps judiciaire. Ce n’est pas une nouveauté pour nous que d’enseigner à des non-magistrats : la création de notre département des formations professionnelles spécialisées, voilà une dizaine d’années, avait déjà pour mission de former les juges consulaires, les conciliateurs de justice ou les délégués du procureur. C’est donc dans notre ADN que de nous adresser à un public large. C’est désormais établi statutairement dans le décret régissant le fonctionnement et les missions de l’école. En 2017, nous avons ainsi finalisé le parcours de formation initiale des 10 000 nouveaux conseillers prud’homaux, des magistrats honoraires ayant une activité juridictionnelle, des magistrats exerçant à titre temporaire, des assistants spécialisés et des juristes assistants. Je vois dans cet élargissement de nos publics une marque de confiance à l’endroit de notre établissement, mais aussi une charge qui va nécessiter des moyens complémentaires. J’y vois également une forme de paradoxe, puisque cette évolution est concomitante de certaines critiques formulées contre l’ENM, certains ayant même demandé sa suppression.

Que répondez-vous aux détracteurs de l’ENM, alors que les critiques contre le monde de la magistrature sont récurrentes ?
J’entends parfois dire que l’ENM serait autocentrée, alors même que nous nous ouvrons à de nouveaux publics, que nous sommes davantage tournés vers la société civile – notamment aujourd’hui avec l’accueil des conseillers prud’homaux – et que nous accueillons de plus en plus de magistrats étrangers. Nous avons ainsi participé, en 2017, à la formation de 5 977 magistrats étrangers, soit 40 % de plus que l’année précédente. Je rappelle que l’ENM est une école d’application, d’excellence républicaine, qui recrute des auditeurs de justice après un parcours de sélection très exigeant. Ces excellents étudiants et professionnels intègrent des valeurs essentielles tant sur le plan de la technicité que sur celui du savoir-être et de la déontologie. La formation continue proposée par l’ENM permet l’ouverture des magistrats sur les grandes questions contemporaines et sociétales et un accompagnement dans les multiples réformes législatives menées ces dernières années.

“Nous avons à nous enrichir de magistrats ayant eu une vie professionnelle antérieure.”

Comment avez-vous “digéré” ces évolutions statutaires, notamment l’ouverture aux conseillers prud’homaux ?
Les choses sont menées de manière progressive : l’école travaille ainsi depuis trois ans sur l’évolution de la formation des conseillers prud’homaux en lien étroit avec la Chancellerie. La démarche est similaire pour les juges consulaires [les commerçants élus qui siègent dans les tribunaux de commerce, ndlr], dont la formation initiale et continue deviendra obligatoire à partir de novembre prochain, comme le prévoit la loi de modernisation de la justice du XXIe siècle. Et ça le sera pour les conciliateurs de justice, dont le recrutement va très fortement augmenter prochainement.

Vous vous adressez également, désormais, à des personnels issus du secteur privé. Pourquoi est-il important de tenir compte de la diversité des parcours ?
C’est en effet une évolution notable depuis quelques années : un magistrat sur deux recruté à l’ENM l’est dans le cadre d’une reconversion professionnelle. C’est dire à quel point le corps s’est ouvert et diversifié dans sa composition. Cela participe de l’idée que la magistrature doit être le reflet du peuple français, au nom duquel elle rend la justice. Nous avons par ailleurs à nous enrichir de magistrats ayant eu une vie professionnelle antérieure et qui apportent un regard extérieur à l’institution judiciaire. Je pense qu’il y a peu d’écoles et de corps dans la fonction publique qui se diversifient à ce point.

Comment la hausse du nombre de candidats aux 2e et 3e concours de l’ENM s’explique-t-elle ?
Nous observons cette année une augmentation de 35 % des candidats au deuxième concours et de 79 % au troisième concours. C’est le fruit d’une communication très ciblée de l’ENM à l’endroit de ces publics en reconversion professionnelle. Concernant le premier concours, le nombre de candidatures reste stable.

Faut-il faire évoluer la formation des élèves en reconversion professionnelle ?
C’est en effet l’un des prochains chantiers à mener avec la direction des services judiciaires, car il nécessite une évolution des textes qui encadrent le recrutement et la formation. Aujourd’hui, le candidat qui réussit le concours complémentaire ou qui réussit une intégration directe est formé de la même manière, qu’il ait été avocat, maître assistant en université, juriste, travailleur social, lieutenant de police ou gendarme. Ces formations connaissent un taux important d’échec : entre 15 et 20 % ne vont pas jusqu’au bout de leur formation.  L’ENM préconise une meilleure prise en compte du parcours de chacun pour proposer une formation à pédagogie et à durée variables en fonction de l’expérience acquise. Par ailleurs, il nous faut aussi revoir le déroulé et les épreuves des 1er, 2e et 3e concours : ils s’étalent entre juin et décembre. L’idée serait de resserrer le périmètre des programmes et de modifier le nombre d’épreuves. Nous travaillons également sur le chantier de l’évaluation des élèves magistrats pour permettre au jury d’aptitude qui se prononce à la sortie de l’école de disposer de davantage d’éléments d’information qu’il n’en a aujourd’hui.

“Parfois décriée en France, l’ENM fait figure de modèle à l’étranger.”

Comment expliquez-vous la hausse de 40 % des formations délivrées aux magistrats étrangers en 2017 ?
L’École nationale de la magistrature, créée en 1958, est l’une des plus anciennes écoles au monde. Nous participons actuellement au renforcement de 8 écoles de la magistrature étrangères, nous pilotons et faisons vivre le Réseau européen de formation judiciaire et jouons un rôle important au sein de l’International Organization for Judicial Training. Nous essayons de répondre aux sollicitations, nombreuses, dans la limite de nos possibilités. Parfois décriée en France – mais cela fait un peu partie de la culture française que de dénigrer ses propres institutions –, l’ENM fait figure de modèle à l’étranger. Il est important de préciser que ces formations sont financées par les pays demandeurs ou des bailleurs internationaux, et ne pèsent donc pas sur le budget de l’ENM. Au contraire, elles abondent nos ressources à hauteur d’environ 1,8 million d’euros par an.

Comment articulez-vous, aujourd’hui, formation initiale et formation continue, alors que les évolutions du monde judiciaire sont nombreuses et régulières ? Le numérique vous y aide-t-il ?
Le service e-formation de l’ENM, créé en 2015, a déjà produit une cinquantaine de parcours de formation à distance que nous utilisons tant en formation initiale qu’en formation continue sur des thématiques très variées : l’audience correctionnelle, l’audience civile, la saisie des avoirs criminels, la lutte contre le terrorisme et la prévention de la radicalisation violente, etc. Les outils numériques nous permettent de proposer des offres de formation très souples, complémentaires des sessions en présentiel. Sur les 5 jours de formation initiale obligatoires des conseillers prud’homaux, 3 sont composés de modules de formation à distance. C’est précieux pour les 10 000 conseillers auxquels nous nous adressons, qui doivent se former en plus de leur activité professionnelle.

Propos recueillis par Sylvain Henry