Quantcast

Purge post-présidentielle en Turquie

9 juil. 2018, PAR Acteurs Publics
  • 04
    MIN
  • 0

Emrah Gurel/AP/SIPA

Plus de 18 000 fonctionnaires turcs ont été limogés le 8 juillet, dont 9 000 policiers. Cette nouvelle vague porte à un peu plus de 131 000 le nombre d’agents publics licenciés dans le cadre de l’état d’urgence instauré après le coup d’état manqué de juillet 2016.


Deux semaines après sa réélection, le Président turc, Recep Tayyip Erdogan, a signé un décret-loi qui met fin aux fonctions de 18 632 fonctionnaires. Les listes comportant les noms des agents renvoyés ont été publiées dans le journal officiel, dimanche 8 juillet.

Le personnel licencié appartient surtout aux corps de sécurité : 9 000 sont des policiers et 6 000 des militaires. Les renvois concernent aussi 1 000 fonctionnaires du ministère de la Justice et 650 enseignants et chercheurs universitaires. Dans le même temps, le Président turc a décidé de dissoudre une douzaine d’associations et de fermer 3 journaux (2 sont proches des milieux politiques kurdes), ainsi qu’une chaîne de télévision.

Selon des sources du gouvernement citées par les médias turcs, le décret d’Erdogan serait le dernier des mesures de même type déjà prises dans le cadre de l’état d’urgence qui a été instauré à la suite du coup d’État manqué de juillet 2016. Le Président, qui prête serment ce lundi 9 juillet, devra annoncer la fin, dans les prochains jours, du régime d’exception, une promesse de campagne sur laquelle il est attendu dans son pays, mais aussi sur la scène internationale, où il est vivement critiqué.

Démanteler les réseaux “gülenistes”

L’ONG Human Rights Joint Platform (Ihop) a comptabilisé 112 679 personnes limogées au 20 mars 2018, dont plus de 8 000 dans les forces armées, environ 33 000 parmi le personnel du ministère de l’Éducation et 31 000 au sein du ministère de l’Intérieur, dont 22 600 au sein de la direction générale de la sûreté.

Les purges ont ciblé des fonctionnaires soupçonnés d’être proches du prédicateur Fethullah Gülen, un opposant exilé aux États-Unis depuis une vingtaine d’années et accusé par Erdogan d’avoir organisé la tentative de coup d’État.

Cette nouvelle opération “d’épuration administrative” a donné l’occasion au régime de consolider son contrôle sur l’ensemble des institutions de l’État. Le Premier ministre, Binali Yildrim, avait affirmé il y a un an que son gouvernement était déterminé à “nettoyer” le pays de “l’organisation terroriste Feto”, en référence au mouvement Gülen.

Carrières ruinées

Le Président Erdogan a indiqué pour sa part, au début de cette année, que cette opération, exécutée dans le cadre de la loi, visait à démanteler les réseaux de soutien au prédicateur où qu’ils se trouvent. Or selon les ONG de défense des droits de l’Homme, ces purges ont surtout ruiné la vie d’innombrables fonctionnaires.

Dans un rapport publié en mai 2017, Amnesty International a indiqué que des dizaines de milliers de personnes, parmi lesquelles des médecins, des policiers, des enseignants, des universitaires et des soldats, qualifiés de “terroristes” et bannis de la fonction publique, luttent désormais pour joindre les deux bouts. “Déshonorés et privés de leurs moyens de subsistance, des agents de l’État ne peuvent plus poursuivre leur carrière et leurs perspectives de retrouver un autre emploi sont bloquées”, a ainsi déploré l’organisation.

L’armée en sous-effectif

Sur le plan institutionnel, les licenciements massifs (sans motif officiel et sans enquête judiciaire) ont altéré le fonctionnement des différents services de l’État. L’armée se trouve en sous-effectif, surtout pour les postes d’officiers. Dans les universités, le nombre des enseignants est en sévère baisse également. Environ 6 000 ont été congédiés en deux ans. Dans l’institution judiciaire, 4 000 juges et procureurs ont dû rendre leur robe.

Pour des experts de la Turquie, la fin de l’État d’urgence ne garantit pas l’arrêt des purges. Le passage au régime présidentiel, approuvé par référendum en avril 2017, permet à Recep Tayyip Erdogan de garder la main sur le pouvoir exécutif et lui donne la possibilité de prendre de nouveaux décrets de révocation de fonctionnaires.

Le Président, réélu le 24 juin dernier pour un nouveau mandat de cinq ans, étend aussi son contrôle à l’appareil judiciaire et minore le rôle du Parlement, qui est transformé en chambre d’enregistrement des lois. Les nouveaux députés, élus en même temps que le Président et qui ont prêté serment samedi 7 juin, n’ont pas la possibilité de se mêler de la politique du gouvernement.

Au niveau municipal, les élections programmées en mars 2019 devront entériner la mainmise d’Erdogan et de ses alliés sur le pouvoir local. En 2017, le Président turc avait obligé de nombreux maires à démissionner.

Samia Lokmane-Khelil