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“Pourquoi l’accompagnement des managers publics doit être amélioré”

7 sept. 2018
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Daniel Casabianca, directeur de l’École nationale des finances publiques, et Véronique Robitaillie, directrice de l’Institut national des études territoriales – deux des trois membres de la troïka qui assure la présidence du Réseau des écoles de service public –, soulignent la capacité de réflexion et de propositions de leurs établissements. Un creuset d’idées alors que les managers, disent-ils, doivent être mieux accompagnés pour porter les réformes rapides de l’action publique.


Fonction(s) publique(s) : le défi du changement et Devenir cadre dirigeant : un parcours à construire, les deux ouvrages pilotés en 2018* par le Réseau des écoles de service public, soulignent les fortes évolutions du rôle des managers publics depuis quelques années. Comment les expliquez-vous ?
Daniel Casabianca : 
La révolution numérique, les évolutions sociétales, mais aussi le contexte économique avec la volonté politique de réduction des déficits publics, impactent le rôle des managers depuis plusieurs années. S’ajoute à cela l’émergence de nouvelles organisations du travail, telles que le télétravail ou le travail à distance, qui modifient en profondeur la ligne hiérarchique et imposent une nouvelle approche du management.
Véronique Robitaillie : J’ajoute à ce constat deux dimensions relativement nouvelles pour les managers. D’abord, le développement de dynamiques coopératives et participatives. Elles sont devenues un élément incontournable du management public, notamment pour des raisons de contraintes budgétaires. Les managers ne peuvent plus aujourd’hui concevoir leur action sans l’envisager dans une logique de réseaux, de collaborations et de mises en synergie. L’autre dimension centrale tient à la circulation de l’information : le manager n’en est désormais plus le seul détenteur, à l’heure où les réseaux sociaux occupent une place prépondérante dans le quotidien des acteurs publics. Aux managers de donner du sens à cette information en la connectant aux finalités de leur action.
 

Le Réseau des écoles de service public (RESP) rassemble 39 écoles qui forment des managers dans les 3 versants de la fonction publique. La transformation du rôle et des missions des managers publics est-elle similaire dans les trois fonctions publiques ?
Véronique Robitaillie : 
Le Réseau des écoles de service public porte une action et une vision interfonctions publiques. C’est nécessaire alors que les fonctions publiques font face aux mêmes évolutions : la transformation de la société et donc du service public, dans son contenu comme dans ses modalités d’organisation. Mais chaque versant a aussi ses propres particularités. Ainsi, le lien direct avec un exécutif élu est propre à la territoriale, tout comme la gestion de compétences du quotidien des Français. Cela impacte le modèle managérial des collectivités.
Daniel Casabianca : Ces évolutions irriguent toutes les écoles du RESP à des degrés divers en fonction de leurs spécificités ou de leurs missions. À titre d’illustration, le ministre Gérald Darmanin [ministre de l’Action et des Comptes publics, ndlr] a réuni récemment les cadres dirigeants du ministère des Finances pour évoquer notamment le contrôle fiscal et les relations nouvelles entre les administrations régaliennes et les entreprises, au travers de la relation de confiance. Les attentes et les relations entre acteurs publics et usagers évoluent : nous devons être plus à leur écoute pour répondre à leurs préoccupations. Les décideurs publics ont décidé de porter cet enjeu de confiance qui impactera les managers publics. La formation professionnelle des cadres va jouer un rôle essentiel.
 

Le contexte budgétaire a des répercussions sur toutes les administrations publiques. Comment enseignez-vous concrètement la nécessité d’une action publique plus économe de l’argent public ?
Véronique Robitaillie :
 Nous mettons l’accent sur certaines formations, telles que celles relatives aux modes de gestion. Les managers de demain devront s’interroger sur la gestion la plus appropriée à mettre en place pour chaque politique publique et chaque service public. Il faudra choisir entre régie et délégation de service public, regarder sur le territoire quel(s) acteur(s) pourrai(en)t aussi délivrer ce service en lien avec la collectivité… Cela oblige à s’inscrire dans une forte dimension d’animation et d’ouverture. Nous incitons les étudiants à étudier toutes les options possibles en réfléchissant à court, moyen et long termes. Ils devront bien évaluer avec les habitants et les partenaires territoriaux la nature de la réponse et s’inscrire résolument dans une posture participative.
Daniel Casabianca : Nous intégrons, chaque année, les orientations politiques dans nos formations. Nous faisons la promotion de la dématérialisation des procédures et les potentialités de nouvelles applications. Il ne s’agit pas seulement d’expliquer le fonctionnement d’outils, mais de donner du sens : “pourquoi devons-nous mettre en place ces démarches écoresponsables”, “en quoi rendent-elles notre intervention plus pertinente”. La contractualisation avec les collectivités locales (maîtrise des dépenses locales, dématérialisation des factures…) est également évoquée en formation : nos stagiaires doivent s’approprier ces orientations qui influent sur la relation entre État et collectivités. Enfin, au sein des écoles de service public, la dématérialisation de la documentation proposée aux stagiaires est une préoccupation quotidienne.
 

Les avancées numériques bouleversent-elles de manière similaire toutes les écoles du service public ?
Véronique Robitaillie :
 Les réflexions autour du numérique étaient très présentes lorsque nous avons réuni l’ensemble des directrices et directeurs des écoles de service public du RESP début juillet à Strasbourg. Peut-être même jamais autant présentes ! Les élèves de nos établissements sont tous aujourd’hui familiarisés avec le numérique : pas seulement avec les outils, mais aussi avec les usages et les impacts qu’il peut avoir sur les modèles de management. Toutes les écoles insistent sur cet enjeu avec, bien sûr, des appropriations diverses liées à leurs publics et à la nature de leurs enseignements. Ainsi, l’École nationale d’administration pénitentiaire, que dirige le troisième membre de notre « troïka », Sophie Bleuet, accueille un public large comprenant notamment des gardiens de prison pour lesquels les enjeux de formation peuvent différer de ceux proposés à l’Inet, école qui ne s’adresse qu’aux territoriaux A+.
Daniel Casabianca : Je pense en effet que tous les établissements de formation sont irrigués par le numérique, avec des déclinaisons bien entendu différentes selon les matières ou missions enseignées. Ainsi, l’apport du numérique et, à titre d’illustration, l’utilisation du datamining font-ils partie intégrante de la formation délivrée à l’École nationale des finances publiques. Ce n’est qu’un exemple, parmi beaucoup d’autres opportunités liées au digital – je pense à l’intelligence artificielle – qui aujourd’hui et plus encore demain bouleverseront l’action publique et de fait la formation de nos cadres.
 

Alors que le gouvernement entend faire des mobilités l’un des axes forts de sa réforme de la fonction publique, comment expliquez-vous aux managers de demain que leurs parcours seront moins linéaires qu’autrefois, qu’ils doivent anticiper des ruptures, envisager peut-être des allers-retours avec le privé ?
Daniel Casabianca :
 L’accompagnement des managers doit être améliorée : il convient de valoriser la mobilité des cadres dans le déroulement de leur carrière. C’est une richesse pour la fonction publique. C’est d’autant plus nécessaire que le contexte général doit encourager les managers à exercer leurs compétences dans d’autres environnements professionnels. En effet, les “plans emploi” successifs et la politique d’adaptation du réseau des services locaux ont pour conséquence de diminuer le nombre de postes de responsabilité offerts aux cadres. Il est donc nécessaire de mettre l’accent sur la valorisation des parcours professionnels, la détection des hauts potentiels qui ont fait la démarche de réaliser des mobilités et au final, de mettre en place une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences.
Véronique Robitaillie : Nous sommes tous conscients de l’importance d’accompagner les managers dans leurs parcours professionnels en travaillant la question de leurs compétences. Le RESP y participe d’ailleurs avec la DFAFP [deux thèmes de travail ont été l’occasion d’échanges entre RESP et DGAFP, le premier sur l’approche par les compétences, le second sur l’articulation entre formation continue et formation initiale, ndlr]. Cette approche par les compétences est plus marquée dans la territoriale, du fait de la multiplicité des employeurs publics, par rapport à l’État, avec un employeur unique. Une prise de conscience doit s’opérer. J’ai souvent entendu des managers venus de la préfectorale pour prendre des fonctions de direction générale en territoriale me dire que cette expérience ne serait pas reconnue à leur retour au sein des administrations de l’État. C’est très regrettable ! Cet enjeu est évoqué dans le cadre de la réflexion autour du programme “Action publique 2022”. Les écoles du service public peuvent apporter une réponse : nous sommes des leviers pour accompagner les hauts fonctionnaires dans le développement de compétences favorisant les parcours entre les différentes administrations, sous réserve toutefois d’une bonne articulation avec la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC) des différents employeurs. La GPEC est trop peu développée dans certaines administrations.
 

Comment le RESP se positionne-t-il par rapport aux décisions politiques impactant la gestion des ressources humaines dans le secteur public, telles que l’ouverture des postes de direction aux contractuels ?
Daniel Casabianca : 
Le RESP est une association qui n’a pas pour vocation de porter des messages politiques. En revanche, nous pouvons accompagner les décisions impactant la gestion RH, notamment en travaillant davantage en lien avec la DGAFP [direction générale de l’administration et de la fonction publique, ndlr]. Nos écoles ont ensemble une capacité de réflexion importante, elles sont un creuset d’idées qui peuvent apporter une plus-value intéressante. Nous sommes en constante réflexion sur la formation de nos cadres, la place du numérique, l’approche par les compétences, les nouvelles méthodes pédagogiques pour la formation des adultes, etc. Il serait pertinent de s’asseoir plus régulièrement autour d’une table pour avoir un regard plus large, croisé, en amont de décisions concernant la formation par exemple. Nous rassembler autour de décisions coconstruites ne peut que renforcer leur pertinence et leur légitimité.
Véronique Robitaillie : Les représentants de la DGAFP, que nous avons rencontrés fin juin, vont dans ce sens. Les réflexions que nous avons eues ensemble sur l’articulation entre formation initiale et formation continue et sur l’approche par les compétences sont très positives et les conclusions du RESP auront un large écho auprès de nos écoles. Plus largement, le RESP développe 4 angles de réflexion : la question des valeurs et du sens via notamment une charte commune ; les dynamiques d’innovation et d’adaptabilité de la fonction publique, puisque nous nous projetons en permanence sur le futur des managers et des agents publics ; les opportunités nombreuses, les aventures humaines et les projets professionnels offerts par la fonction publique à travers ses concours et ses métiers ; et enfin le partage de ressources et de modèles de formation. Nous avons conçu des modules, notamment sur la laïcité et sur le dialogue social, qui peuvent être partagés. Nous sommes bien dans une logique de promotion de ce que peuvent apporter nos écoles. Nous apportons une valeur ajoutée réelle et trop souvent méconnue.

Propos recueillis par Sylvain Henry

Le Réseau des écoles de service public (RESP) est une association qui regroupe 39 écoles des 3 fonctions publiques. Elle est animée par une troïka composée de directeurs d’école qui en assurent la présidence tournante annuellement. Pour 2018 : Daniel Casabianca, directeur de l’École nationale des finances publiques, Véronique Robitaille, directrice de l’Institut national des études territoriales (présidente), Sophie Bleuet, directrice de l’École nationale de l’administration pénitentiaire.

* Fonction(s) publique(s) : le défi du changement, publié au printemps, coordonné par les chercheurs Delphine Espagno-Abadie et Adrien Peneranda, aux Presses de l’EHESP. Devenir cadre dirigeant : un parcours à construire :publication à l’automne aux Presses de l’EHESP.