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Les nouveaux salaires des maires tunisiens font polémique

26 sept. 2018, PAR Acteurs Publics
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Le Premier ministre tunisien, Youssef Chahed. - © Mohammed Hammi/SIPA

Un décret gouvernemental comportant les rémunérations des présidents des municipalités, élus au printemps dernier, vient être publié au Journal officiel. La maire de Tunis, qui perçoit le plus gros salaire, est particulièrement la cible des critiques.


Les maires en Tunisie sont-ils trop bien payés ? C’est en tout cas l’avis de beaucoup de Tunisiens, qui ont très mal réagi, ces derniers jours, au décret gouvernemental portant sur la grille des salaires des 350 présidents de municipalités élus le 6 mai dernier.

Ce décret, approuvé par le cabinet du Premier ministre, Youssef Chahed, au début du mois de septembre et publié dans le Journal officiel la semaine dernière, dévoile le montant global de la prime mensuelle qui sera versée aux nouveaux élus. Celle-ci est calculée sur la base de deux critères : le nombre des habitants de chaque municipalité et le budget qu’elle détient. Ainsi, les maires des localités les plus peuplées et qui disposent de plus d’argent sont attributaires de salaires plus importants.

Cinq niveaux de salaires ont été fixés. Ils varient de 1 750 à 5 100 dinars tunisiens (environ entre 530 et 1 564 euros) et comportent différentes primes, comme celle de la responsabilité, de la gestion, de la représentation et du logement. Les maires bénéficient en outre de voitures de fonction dont la puissance varie entre 5 et 9 chevaux, de bons d’essence de 240 à 400 litres par mois et de communications téléphoniques gratuites.  

Privilèges ou non pour la maire de Tunis ?

Les privilèges accordés à la maire de Tunis, Souad Abderahim, ont particulièrement fait bondir l’opinion publique. Sur les réseaux sociaux, certains n’ont pas hésité à faire l’inventaire de ce qu’elle va percevoir, estimant ironiquement qu’elle a touché le gros lot en prenant le pouvoir dans la capitale.

Souad Abderahim est, pour rappel, la première femme tunisienne à accéder au poste de maire. Cette pharmacienne de métier a été élue sur la liste du parti islamiste Ennahdha.  Réagissant aux critiques sur son salaire, elle s’est employée, ces derniers jours, à démentir les montants faramineux publiés dans la presse et sur la Toile. “Je n’ai pas encore consulté le décret gouvernemental qui régit les dispositions salariales concernant les présidents des municipalités mais ce que je pourrais confirmer à cet égard, c’est que mon salaire ne dépasserait pas 4 000 dinars (1 220 euros) dans tous les cas, a affirmé Souad Abderahim, notant cependant que la nouvelle législation a “dégradé” le statut du maire de la capitale, qui détenait, d’après elle, auparavant les mêmes privilèges qu’un secrétaire d’État.

Au lieu de calmer les esprits, cette sortie a envenimé davantage la situation. Des journaux tunisiens reprochent à la maire de Tunis de vouloir prendre du galon et d’exploiter sa fonction pour arracher des privilèges.

Cruelles comparaisons

Mais globalement, les reproches les plus virulents ciblent le gouvernement, qui gaspille de l’argent au moment où le pays traverse une période socio-économique difficile et survit grâce à l’endettement extérieur. “Les primes des maires sont exagérées dans le cadre de la crise actuelle”, a commenté Moez Joudi, économiste et président de l’Association tunisienne de bonne gouvernance. Faisant la comparaison avec d’autres pays, notamment les plus développés, il estime que les maires, surtout dans les petites municipalités, n’ont pas besoin de logements, de voitures et de téléphones gratuits pour mener à bien leurs missions.

De son côté, Ben Salah Walid, expert financier, constate que les maires sont bien mieux lotis que certaines catégories de la fonction publique comme les enseignants du supérieur et les médecins. “Le salaire le plus haut à l’université est inférieur à celui d’un maire d’une petite localité”, s’est-t-il indigné sur son compte Twitter.

La polémique actuelle sur le régime indemnitaire des présidents des municipalités en rappelle une autre qui a enflé il y a quelque temps autour des primes des députés. Les membres de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) ont voté, il y a deux ans, l’augmentation de leurs salaires d’un tiers. Ce qui avait entraîné une vive controverse.

L’exception de Sidi Bouzid

Comme les maires ou encore les hauts fonctionnaires, les députés représentent pour beaucoup de Tunisiens une caste de nantis dont les privilèges contrastent avec l’austérité imposée au reste de la population. Certains n’hésitent d’ailleurs pas à comparer leur salaire au montant du salaire minimum, qui équivaut actuellement à 93 euros.

Pour marquer sa différence, un maire, celui de Sidi Bouzid, a décidé, en août dernier, de renoncer à son salaire et de le verser à sa municipalité. Khaled Hakim Mabrouki a été élu sur la liste du parti au pouvoir, Nidaa Tounes. Sidi Bouzid est une petite ville du centre du pays, connue pour avoir abrité les premiers mouvements sociaux qui avaient abouti, en 2011, à la chute du régime de Ben Ali.  

Samia Lokmane-Khelil