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Une étude pointe le tri social organisé par le concours de Polytechnique

8 oct. 2018, PAR Bastien Scordia
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© Witt/SIPA

Dans une récente étude, un ancien élève et un ancien professeur de l’X estiment que le concours d’admission à l’école favorise la reproduction sociale et accroît les inégalités qui se sont déjà constituées en amont. En cause notamment : les classes préparatoires et la préparation des concours en leur sein.


À l’X, l’idéal républicain de la méritocratie a du plomb dans l’aile. Selon une étude récemment publiée dans la revue scientifique Sociologie*, le concours d’admission à l’École polytechnique ne serait “pas neutre socialement” et ferait même croître “sensiblement des inégalités déjà fortement constituées en son amont”. Un constat dressé par des protagonistes présents au cœur même de cette école d’élite, en l’occurrence Nicolas Berkouk, ancien élève de l’X et doctorant à l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria), et Pierre François, son ancien professeur de sociologie à l’X et actuellement directeur de recherche au CNRS. Ils fondent leur analyse sur les fichiers des concours d’admission à l’X pour les années 2010 à 2014, obtenus dans le cadre du stage de recherche effectué par Nicolas Berkouk au cours de sa troisième année de scolarité à l’X (2015-2016) [cliquez ici pour consulter leur étude].

Bien entendu, les deux auteurs partagent le constat, établi de longue date par les sociologues, et notamment par Pierre Bourdieu, selon lequel la composition sociale des écoles d’élite “qui réservent une place très importante aux étudiants issus de la classe dominante” est souvent imputée aux tournois successifs qui trient scolairement et socialement les élèves le long de leur parcours, et ce “très en amont du concours”.

“Selon cette compréhension, les concours qui règlent l’accès aux formations d’élite enregistrent des différences qui sont constituées en leur amont”, mais l’observation du cas particulier de l’École polytechnique montre que le concours “fonctionne lui aussi comme un dispositif de tri social”, expliquent Nicolas Berkouk et Pierre François. 

Vivier restreint de classes préparatoires

Si le concours de l’X n’est pas neutre socialement, c’est bien “parce que s’y conjuguent concurrence et parrainage”, estiment les auteurs, qui ajoutent que les formes de parrainage ne sont “pas seulement à l’œuvre autour de la concurrence mais qu’elles se logent au contraire en son cœur”.

Principale discrimination identifiée : le vivier de recrutement que sont les classes préparatoires. “L’X recrute de manière privilégiée au sein d’un petit nombres de classes préparatoires dont le recrutement social est particulièrement élitiste”, indique l’étude. Ainsi, en 2013, les lycées Louis-le-Grand (Paris) et Sainte-Geneviève (Versailles) représentaient plus du tiers des admissibles des deux filières MP (mathématiques-physique) et PC (physique-chimie) de l’école et ce sont finalement la moitié des intégrés à l’X qui sont issus des classes préparatoires de ces deux établissements.

Quand l’on regarde l’originale sociale des élèves préparant les concours de l’X dans ces classes prépas, ceux-ci ont davantage tendance à être issus de classes sociales supérieures que les autres élèves des classes préparatoires. Alors que parmi l’ensemble des candidats aux concours, 19 % étaient issus de classes moyennes et populaires, ceux-ci ne représentaient “que” 15 % des candidats de Louis-le-Grand et même seulement 4,4 % des candidats de Sainte-Geneviève. 

Hors programmes officieux et annales inaccessibles

Selon les auteurs de l’ouvrage, la réussite des étudiants issus de ces classes prépas résulterait notamment d’une “extension du domaine de la préparation”. “Si certaines classes préparatoires parviennent, plus que d’autres, à intégrer davantage d’étudiants dans les écoles les plus prestigieuses, c’est notamment qu’elles adaptent très finement leur préparation aux attendus de leurs épreuves”, expliquent les auteurs. “Cette adaptation passe, notamment dans le cas des épreuves d’entrée aux concoures de Polytechnique, par le respect d’un hors programme officieux”, ajoutent-ils. Dans les autres lycées, où moins d’élèves préparent les concours d’entrée à l’X, les professeurs consacrent, à l’inverse, moins de temps à des notions particulières.

Mais “c’est sans doute sur la préparation aux oraux que la spécificité et la systématicité du travail de préparation se donnent à voir le plus nettement”, ajoutent Pierre François et Nicolas Berkouk. En cause, l’accès aux annales. Tous les trimestres, paraît en effet la Revue de mathématiques spéciales (RMS), consacrée dans deux de ses numéros sur quatre aux exercices posés en particulier aux oraux de l’X et des écoles nationales supérieures (ENS). On y trouve ainsi l’ensemble des énoncés récupérés par les élèves des professeurs faisant partie du comité de rédaction de la revue. Un numéro qui est ensuite suivi par un autre où sont corrigés les nouveaux exercices.

“N’importe qui peut s’abonner à la revue – mais encore faut-il en connaître l’existence. Or plus des deux tiers des membres du comité de rédaction de la RMS ont été ou sont encore professeurs dans l’un des trois lycées de la montagne Sainte-Geneviève de Paris (Louis-le-Grand, Henri-IV et Saint-Louis) et plus de la moitié à Louis-Le-Grand”, explique l’étude. Résultat : les élèves de ces classes préparatoires sont fortement incités par leurs professeurs à s’abonner à cette revue, dont l’existence “demeure souvent inconnue aux élèves des classes préparatoires plus modestes et éloignées de Paris”.

Pistes pour une mixité accrue

Si le tableau dressé dans leur étude par Pierre François et Nicolas Berkouk met en cause le concept de méritocratie, certains y voient une lueur d’espoir et l’occasion d’inverser la tendance en aboutissant à un concours “plus neutre socialement”. “Reconnaître la contingence de sa sélection et la chance d’avoir eu accès à une formation de haut niveau rendue possible par la collectivité est le premier pas vers une prise de conscience de l’importance de la cohésion sociale”, souligne “La Sphinx”, un groupe d’élèves, d’anciens élèves et de personnes liées à l’École polytechnique “ayant en commun une vision progressiste et une sensibilité aux enjeux sociaux et environnementaux”.

“Depuis cinquante ans, le concours ressemble de plus en plus à un parrainage où l’institution coopte des membres dont les propriétés sociales sont conformes à ses attentes, explique le groupe sur son site Internet. Il est possible d’inverser cette dynamique par des mesures qui augmenteront la mixité sociale des nouvelles promotions accueillies à l’École.” Parmi ses propositions : le transfert du concours de l’X (actuellement constitué d’épreuves spécifiques communes uniquement avec l’École normale supérieure) vers le concours commun Mines-Ponts “afin d’augmenter le nombre et la diversité des candidats qui n’auraient pas à postuler spécifiquement à l’X ou aux ENS, dont le prestige est source d’autocensure” ; la hausse de la part du recrutement universitaire “pour arriver à 50 % d’élèves recrutés à l’université dans les promotions (contre 25 % actuellement)” et l’accessibilité  de tous les candidats à l’ensemble des sujets et corrigés d’exercices d’oral.

* “Les concours sont-ils neutres ? Concurrence et parrainage dans l’accès à l’École polytechnique”, Pierre François, Nicolas Berkouk, Sociologie 2018/2 (Vol. 9), p. 169-196.