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Mylène Jacquot : “La capacité d’écoute du gouvernement sur la fonction publique nous inquiète”

11 oct. 2018, PAR Bastien Scordia
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“L’objectif de la CFDT est de devenir la première organisation syndicale tous secteurs confondus”, explique la secrétaire générale de l'Union des fédérations de fonctionnaires et assimilés (Uffa). Elle revient également sur la teneur de la concertation en cours sur la réforme de la fonction publique et sur les revendications de son organisation syndicale en vue du prochain point d’étape sur le rendez-vous salarial.


Quels enseignements tirez-vous de la concertation sur la réforme de la fonction publique, toujours en cours et qui va bientôt être suspendue du fait des élections professionnelles ?
Notre opinion n’a pas évolué depuis le lancement de la concertation. On regrette que cette concertation n’ait pas permis de déboucher sur une véritable négociation des différents points soumis à la discussion. Le gouvernement est prêt à nous entendre, mais il ne semble pas être à la recherche d’un véritable accord ou consensus. C’est sa capacité d’écoute qui nous inquiète le plus. Le choix qui a été fait par notre organisation syndicale, c’est de participer à la concertation et de nous exprimer sur l’ensemble des points soumis à la concertation. On fera ensuite le constat des accords et des désaccords. Nous verrons, dans le futur projet de loi spécifique à la fonction publique, si certaines de nos propositions ont été prises en compte. On le souhaite et on s’attache à le faire dans l’intérêt des agents que nous représentons. Et ce qu’il s’agisse des questions relatives à l’organisation des instances de dialogue social, de la question des contractuels, des rémunérations ou des mesures d’accompagnement des transformations. Mais dans tous les cas, le gouvernement devra assumer ses décisions.

Qu’attendez-vous du point d’étape du rendez-vous salarial prévu prochainement ? Le rendez-vous salarial de juin dernier n’avait pas répondu totalement à vos attentes…
On peut le dire comme ça ! Même si un certain nombre de mesures ont été annoncées à cette occasion, l’ensemble des agents publics ne sont pas concernés par celles-ci. Donc nous continuerons de revendiquer et d’attendre des mesures salariales générales, mais ce n’est pas la seule revendication que nous porterons. Nous avons tout de même conscience que cette réunion ne sera pas un nouveau rendez-vous salarial, mais l’occasion d’obtenir un certain nombre de précisions sur les mesures annoncées en juin et qui demeurent, pour certaines, toujours floues. Je pense notamment à la question des frais de mission ou du chantier spécifique au versant hospitalier, dont on a toujours du mal à voir la traduction, y compris au travers du plan Hôpital. Dans tous les cas, pour le rendez-vous salarial de 2019, nous ne pourrons plus nous contenter de l’absence totale de mesures générales pour les agents publics. Ce serait un vrai manque de reconnaissance, pour ne pas dire plus, du travail des agents publics.

Que pensez-vous de la mesure dite de désocialisation des heures supplémentaires, prévue par le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2019 ?
Notre position est claire sur le sujet et elle n’a pas varié depuis 2008 et la mesure mise en place sous la Présidence de Nicolas Sarkozy [à l’époque, les heures supplémentaires avaient été désocialisées mais aussi défiscalisées, ndlr]. Plutôt que de développer le recours aux heures supplémentaires dans le secteur public, a fortiori en les désocialisant, nous préférons maintenir l’emploi, voire en créer quand c’est nécessaire. Je ne dis pas cela par principe. Il est évidemment indispensable de créer de l’emploi, mais aussi d’assurer un meilleur service public et une meilleure qualité de vie au travail pour les agents publics. La désocialisation va uniquement bénéficier aux agents qui font des heures supplémentaires, le gain de la mesure ne sera donc pas global. Ce dispositif risque donc d’encourager les agents à dégrader leurs conditions de travail et ce n’est pas dans leur intérêt ni dans celui des usagers. Autre constat, que l’on porte dans le cadre des négociations sur l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes dans la fonction publique, l’augmentation du volume d’heures supplémentaires accentue généralement les écarts de rémunération entre les femmes et les hommes étant donné que ces derniers acceptent plus de temps de travail supplémentaire que la gent féminine.

“Nous souhaitons devenir la première organisation syndicale tous secteurs confondus.”

Les élections professionnelles auront lieu dans moins de deux mois dans la fonction publique. Quels sont les objectifs de la CFDT pour ce scrutin ?
Notre objectif a été clairement affiché ces derniers mois. Nous souhaitons devenir la première organisation syndicale tous secteurs confondus, en additionnant les voix du secteur public et du secteur privé. Cet objectif nous semble atteignable et l’on fera tout pour l’atteindre. L’écart est d’environ 20 000 voix entre notre organisation et la CGT. Mais nous ne confondons pas cet objectif avec celui de devenir leader dans la fonction publique. Ce dernier objectif est un objectif de plus long terme, mais il est encore difficilement atteignable. L’avance de la CGT est encore confortable dans la fonction publique (100 000 voix environ). Rien ne nous empêche d’y rêver pour autant, mais peut-être pas pour ce scrutin. Mais si l’on atteint cet objectif nous seront bien évidemment ravis.

Pourquoi le taux de participation à ce scrutin est-il important ?
Il faut susciter la plus forte participation et donner envie aux agents publics d’aller voter. L’enjeu est de démontrer l’utilité et, à mon avis, le côté indispensable des organisations syndicales et du dialogue social. Pas seulement par principe, mais pour montrer l’intérêt de la participation et du coup de la représentation des travailleurs pour toutes les questions concernant l’organisation de leur travail, de leurs droits et de tous autres sujets. Susciter la participation doit être un objectif partagé par l’ensemble des acteurs. C’est évidemment notre responsabilité, mais c’est aussi celle du gouvernement, tant en termes de communication que d’organisation du scrutin. Le gouvernement et les employeurs doivent s’attacher à la meilleure organisation possible du scrutin et donner les moyens à tous les agents publics de voter dans de bonnes conditions.

Un fort taux de participation est-il d’autant plus important dans le cadre actuel de réforme de la fonction publique ?
Oui, mais pas seulement. La participation est tout aussi importante dans des périodes disons plus calmes et plus apaisées que celle que nous connaissons aujourd’hui avec la concertation en cours sur la réforme de la fonction publique. Mais il est vrai que la période actuelle est chargée, les sujets et les interrogations, nombreux et divers. L’enjeu de la participation est donc bien évidement primordial dans ce contexte.

Quelles seraient les conséquences d’un taux de participation inférieur au précédent scrutin, celui de 2014 ?
Il y aurait de quoi s’interroger. Un bilan des causes de cette potentielle abstention sera bien entendu nécessaire. L’abstention est aujourd’hui très variable d’un endroit à un autre, d’un service à l’autre, d’un ministère à l’autre, d’une collectivité ou d’un hôpital à l’autre. Il y a par exemple des endroits comme les ministères économiques et financiers où la participation dépasse les 80 %, alors que l’éducation nationale est bien en dessous. L’abstention est un vrai sujet qui nous interroge et qui nous inquiète. Elle peut peut-être aussi s’expliquer par le manque de proximité des instances. À l’éducation nationale, typiquement, les questions relatives à l’organisation du travail et à la santé et à la sécurité sont traitées dans des CHSCT [comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, ndlr] qui sont académiques. Cette organisation est donc peu lisible pour les agents qui sont dans les lycées ou les collèges. Les employeurs publics doivent donc clairement s’interroger sur cette question du dialogue social de proximité. C’est là que se joue le quotidien des agents publics et que l’on peut faire changer les choses.

“Les sujets et les calendriers ne doivent en aucun cas être instrumentalisés.”

Avez-vous des craintes concernant le déroulement de ces élections ?
L’une des craintes que nous avons, c’est le manque d’uniformité dans les modalités d’organisation du scrutin. Nous ne sommes bien entendu pas opposés ni même effrayés par le vote électronique, mais comme ce n’est pas la seule modalité de vote, on voit que certains vont être appelés à voter pour certains scrutins aux urnes, d’autres par correspondance et d’autres enfin par cette voie électronique. Ce manque d’uniformité et de visibilité risque de complexifier la participation. Nous avons aussi une crainte du côté du versant hospitalier, où l’on a l’impression que certains établissements prennent seulement conscience maintenant des défis organisationnels du scrutin.

Le caractère unitaire de la mobilisation des organisations syndicales, affiché au cours des derniers mois, ne risque-t-il pas de voler en éclats avec la campagne pour les élections professionnelles ?
On ne raisonne pas comme ça, bien heureusement. Et nous l’avons rappelé lors des dernières réunions intersyndicales. Les sujets et les calendriers ne doivent en aucun cas être instrumentalisés.

Les organisations syndicales du secteur public doivent-elles s’interroger sur leurs modes d’action compte tenu des derniers résultats des journées de mobilisation ?
Cela doit nous interroger sur ce qu’attendent vraiment les agents publics de notre action. Quand on les interroge et quand on les rencontre, leurs inquiétudes et leurs questions sont nombreuses. Ils ont un besoin réel d’accompagnement et de renseignement. Ce qu’ils attendent, ce ne sont plus des mobilisations sans mots d’ordre. C’est au contraire une action concrète de notre part pour améliorer leur quotidien.

Propos recueillis par Bastien Scordia