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« Le prochain “vaccin” sera numérique »

24 nov. 2015, PAR
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Mieux soigner, moins cher et le plus grand nombre de personnes, en intégrant l’ensemble de notre dimension personnelle, génétique, environnementale et sociale, voilà les enjeux du « big data santé », selon le directeur des marchés publics de HP France.

La médecine et les progrès scientifiques majeurs qui ont jalonné ces deux cent cinquante dernières années ont permis d’augmenter régulièrement notre espérance de vie de trois mois par an pour passer de 25 ans en 1750 à 83 ans aujourd’hui.

Ce sont bien les Edward Jenner, Louis Pasteur ou Alexander Fleming qui ont marqué cette histoire de la vie et les inflexions observées sur la courbe retraçant cette histoire témoignent de l’impact de ces découvertes majeures. La prochaine inflexion ne proviendra certainement plus d’un seul homme, mais de travaux collaboratifs sur les données contenues dans nos systèmes d’information – je me risque à les appeler  « big data ». En effet, aucun esprit savant ne saurait aujourd’hui analyser et compiler les volumes de données que la science produit chaque seconde. En projetant les effets de cette révolution numérique en marche, nous pouvons déjà poser l’hypothèse que l’homme de 200 ans est déjà né. En 1757, disparaissait un dénommé Bernard de Fontenelle, quatre fois plus âgé que l’espérance de vie de ses concitoyens… L’hypothèse n’est donc pas absurde.
 

Je reviens sur cette fameuse courbe quasi linéaire d’espérance de vie, si nous la superposons à une autre courbe, celle de Gordon Moore, tout aussi empirique mais exponentielle, nous observons une parfaite similitude au cours de ces cinquante dernières années. En extrapolant légèrement cette loi de Gordon Moore(1), nous constatons que la puissance de nos ordinateurs double effectivement, au même coût, tous les deux ans et ce depuis cinquante ans. Le microprocesseur d’aujourd’hui est donc 1 milliard de fois plus rapide que celui qui a permis à l’Homme de poser le pied sur la Lune ! Cette loi énoncée en 1965 suit toujours peu ou prou cette prévision. 
Même si les technologies se heurtent aujourd’hui au fameux « wall » à cause de la nature physique de la matière (dimension de l’atome, vitesse de la lumière…), les innovations annoncées par HP avec le projet « The Machine » permettront d’écrire une nouvelle page grâce à l’optronique (transport de l’information dans la machine par la lumière, 1 000 fois moins consommatrice d’énergie) et à la convergence des mémoires plus rapides et non volatiles (RAM et disques) permettant d’interconnecter des centaines de milliers de microprocesseurs et des pétaoctets de mémoire dans un espace physique toujours plus petit.

À première vue, l’espérance de vie et l’évolution du numérique semblent bien indépendantes, mais cette croissance exponentielle (2 puissance x) de la loi de Moore superposée à notre croissance linéaire de l’espérance de vie sont en train de se conjuguer pour apporter la prochaine inflexion de notre espérance de vie et passer de trois mois de gain par an à douze mois, pour envisager l’homme bicentenaire dans la génération z.

Nous construisons depuis des années des engins spatiaux ou des véhicules terrestres autonomes, entièrement modélisés et pilotés par l’ordinateur – et c’est incontestablement une très bonne nouvelle pour notre sécurité ! –, les champs de la biologie humaine sont autrement plus complexes à modéliser et la technologie ne permettait pas jusqu’à aujourd’hui d’envisager ces travaux à grande échelle. C’est aujourd’hui possible, le séquençage du génome humain a coûté 3 milliards d’euros et treize ans pour ce calcul achevé en 2004. Il ne faut aujourd’hui que dix heures et 300 dollars pour séquencer son génome, soit 10 millions de fois moins cher en 10 000 fois moins de temps !

Si la rapidité d’exécution est bien conforme à la loi de Moore, le coût est 1 000 fois plus bas que ce que la projection aurait permis de penser ! L’analogie avec le développement d’un seul médicament est surprenante. En effet, le coût actuel de développement d’un seul médicament est de quatorze ans et 2,6 milliards de dollars. Nous sommes tous génétiquement et physiologiquement différents et nous réagissons donc individuellement de façon différente à notre environnement et à la médicamentation. Avoir accès à son génome au prix d’une simple prise de sang ainsi qu’à nos données physiologiques devrait améliorer la médecine préventive et permettre des soins préventifs ou curatifs mieux ciblés, donc plus efficaces. Pour le moins, nous nous attendons à une meilleure précision dans le diagnostic qui participera également à une baisse des coûts associés à ces diagnostics et à un meilleur ciblage médicamenteux.

Le coût lié à l’accroissement de l’espérance de vie en bonne santé est aussi un enjeu de société. Le coût de la santé a doublé au cours de ces dix dernières années pour représenter aujourd’hui 11,7 % de notre PIB (247 milliards d’euros). Notre autre paradigme est donc de faire progresser la santé en stabilisant, voire en réduisant ses coûts.

Les enjeux du « big data santé » sont donc bien là : mieux soigner, pour moins cher et un plus grand nombre de personnes en intégrant l’ensemble de nos informations personnelles (génétiques, environnementales et sociales). Le big data peut aussi être un allié précieux pour réduire les dépenses liées à la fraude, par croisement des données informatiques, et utiliser ces dépenses pour mieux nous soigner – la Cour des comptes estime la fraude sociale à 25 milliards d’euros par an. Nos pathologies chroniques invalidantes (maladies cardiovasculaires, diabète, insuffisance rénale, cancers, VIH ou autres scléroses en plaques) touchent déjà 20 % de notre population. Les objets connectés vont sensiblement améliorer les conditions de vie des patients concernés et par une meilleure prévention, diminuer les coûts associés au traitement de ces maladies, par exemple, en envisageant l’autorégulation de l’insuline pour les patients atteints de diabète tout en partageant un lien direct avec les médecins traitants.

Au cours de ces prochaines années, les logiciels d’intelligence artificielle auront largement dépassé notre capacité de diagnostic et contribueront à l’augmentation de notre espérance de vie. C’est donc l’évolution et l’intégration médicale des nouvelles technologies qui me font penser que le prochain « vaccin » sera numérique. Bien entendu, nous devons penser à ses impacts sur notre environnement, mais ce sujet est un autre sujet que celui de notre santé. L’éthique, la liberté et la justice sont aussi des sujets intrinsèquement liés à ces progrès qui ne sont pas des indicateurs de bonheur… mais n’avions-nous pas ces mêmes interrogations en 1750 ?

Philippe Devins, 
directeur des marchés publics, 
Hewlett Packard Enterprise France

(1) Loi de Moore : Gordon Moore, cofondateur d’Intel et auteur 
de la loi éponyme qui annonce le doublement du nombre de transistors 
des microprocesseurs sur une puce de silicium tous les deux ans.