Les collectivités, gisements de données publiques

14 févr. 2013, PAR Sylvain Henry
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Le dernier volet de notre dossier sur l'ouverture des données publiques est consacré à l'implication croissante des collectivités. Bien qu'elles soient de plus en plus nombreuses à se lancer dans l’ouverture de leurs données, la mayonnaise n'a pas encore réellement pris dans les territoires. Mais les élus locaux y croient…


Des histogrammes détaillant l’évolution des frais de fonctionnement des élus et la progression des effectifs du département, des cartes localisant les arrêts de bus et le patrimoine culturel… La nouvelle version du site “open data” du conseil général de Saône-et-Loire parvient à rendre digestes des milliers de données austères et des gigas de chiffres barbares. La transparence devenue (enfin) accessible.

“À quoi sert-il d’ouvrir des données brutes dans des tableaux Excel que personne ne peut comprendre ni même télécharger ?” observe le président PS du conseil général, Rémi Chaintron, qui a voulu rendre l’information “compréhensible par tous” en lançant début janvier cette version enrichie d’Opendata71.fr. De fait, la première mouture du site, inaugurée en grande pompe en septembre 2011 par Arnaud Montebourg, alors à la tête du département, n’a attiré que 2 000 à 3 000 visiteurs par mois et généré une petite quinzaine d’applications pour smartphone.

La libération massive des données publiques, initiée par celui qui vantait l’attrait d’un site “digne de Wikileaks”, n’a pas rencontré son public. Cette déception n’a toutefois pas douché l’enthousiasme de Rémi Chaintron. “Nous sommes pionniers en la matière, rappelle-t-il, et l’open data dans les territoires n’en est qu’à ses balbutiements.” L’engouement serait donc à venir.

Dépasser les fantasmes

De fait, la poignée de collectivités précurseures voilà deux ans (Rennes, Paris, Montpellier, Bordeaux, la Saône-et-Loire…) s’allonge peu à peu. “Le mouvement d’ouverture des données publiques dans les collectivités territoriales est plus avancé que dans la fonction publique d’État”, constate le député Bertrand Pancher (UDI), président de l’association Décider ensemble, qui milite pour l’ouverture. Il faut dire que “les potentiels sont considérables”, à en croire Béatrice de François, vice-présidente PS des usages numériques de la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB), qui dresse un bilan “positif” de l’open data “version CUB” depuis l’ouverture d’un site dédié en juin 2011 : 35 000 visites, 230 000 téléchargements de fichiers, une trentaine d’applications lancées…

Mais il faut aller plus loin, admet la vice-présidente, consciente que sa communauté urbaine doit encore cravacher pour créer un intérêt nouveau auprès du grand public comme auprès des acteurs privés. La CUB s’y attellera dans les prochains mois, notamment en travaillant à la visibilité des données de son site, en associant davantage les associations, les enseignants et les établissements supérieurs du territoire et en lançant des appels à projets communs avec le conseil régional et le conseil général.

“Après un fort engouement voilà deux ans, nous sommes aujourd’hui dans une phase nouvelle où les collectivités dépassent les fantasmes autour de l’open data pour regarder la réalité en face, analyse Jean-Marie Bourgogne, directeur du programme Montpellier territoire numérique et fondateur d’Open data France, un collectif qui fédère les collectivités autour de l’ouverture des données. Les projets mûrissent et vont s’ancrer peu à peu dans la culture des collectivités.” À condition de lever certains freins. Car si les collectivités sont de plus en plus nombreuses à jouer la transparence, certaines rechignent encore. “L’open data peut représenter un choc culturel pour les élus”, constate Claire Gallon, présidente de l’association LiberTic. “Certains élus n’y voient que des désavantages, prolonge Jean-Marie Bourgogne. Ils craignent de devoir rendre des comptes à leurs électeurs. L’idée que l’information, c’est le pouvoir n’a pas disparu…”

Les réticences naissent aussi des administrations locales et de fonctionnaires territoriaux qui appréhendent cette nouvelle manière de travailler. L’impulsion doit donc venir d’en haut. “À Montpellier, le projet est porté par un élu et par le directeur général des services, détaille le directeur de Montpellier territoire numérique. Nous avons décidé de tout publier. Et quand ça coince, une note du DGS demande au chef de service de mettre à disposition les données demandées.” “L’ouverture des données ne peut que se faire par étapes, estime de son côté Béatrice de François, car il faut tenir compte des personnels. À la communauté urbaine de Bordeaux, c’est un gros travail que nous leur demandons, un changement d’habitudes et d’état d’esprit. Beaucoup jouent le jeu.”

Coût limité

L’open data version collectivités locales serait donc un mouvement inexorable. D’autant plus que l’aspect financier reste marginal : quelques dizaines de milliers d’euros “suffisent” à la mise en ligne des données. “Nous avons consacré 240 000 euros depuis 2011 au lancement et au fonctionnement de notre site”, précise Rémi Chaintron. Un coût limité au regard des quelque 90 millions d’euros que le conseil général de Saône-et-Loire prévoit d’investir en 2013 pour l’ensemble de ses politiques publiques. Mais il reste, en Saône-et-Loire comme dans la plupart des collectivités lancées dans l’aventure, à créer localement des dynamiques nouvelles.

“L’ouverture des données initiées par le conseil général ne crée pour le moment ni emploi ni croissance, relève l’UMP André Accary, chef de file de l’opposition en Saône-et-Loire. Le président fait de la surcommunication autour de l’open data sans résultat probant.” “L’open data a permis à des acteurs privés de la communauté urbaine de Bordeaux de nouer des relations d’affaires”, nuance de son côté Béatrice de François. Mais, reconnaît-elle, “le modèle économique n’est pas encore mûr.”

Peut-être parce que, pour l’heure, les collectivités œuvrent séparément. “L’agglomération de Montpellier, c’est 400 000 habitants, explique Jean-Marie Bourgogne. Une application mobile locale ne concernera donc qu’un bassin de population 400 000 habitants. C’est insuffisant pour être viable économiquement.” Il faut, dit-il, faire travailler les collectivités entre elles et lancer des appels à projets nationaux. Montpellier vient de faire un premier pas en soutenant Handimap, une application créée par une start-up de Rennes permettant de calculer, depuis la mise à disposition des données publiques, des itinéraires accessibles aux personnes à mobilité réduite. Handimap se décline aujourd’hui à Rennes et Montpellier avant, peut-être, de conquérir d’autres collectivités.

Un Etalab des collectivités

“Il est nécessaire de mutualiser les données de l’ensemble des collectivités”, approuve Béatrice de François. L’idée d’un portail commun des données publiques, un Etalab – la plate-forme française d’ouverture des données publiques – d’une nouvelle envergure, fait son chemin. “Un grand portail public de l’information est une piste à privilégier pour valoriser les initiatives des collectivités, souligne le député Bertrand Pancher. Il n’y a pas aujourd’hui de cadre organisé en France pour diffuser leurs informations.” À la différence des pays anglo-saxons, à la pointe sur le sujet.

Susciter l’intérêt de la sphère privée et forcer la main des élus locaux pour ouvrir leurs données, tel serait le double avantage de ce portail national. Les élus favorables à l’ouverture ont soumis début janvier l’idée au gouvernement. Pour que, qui sait, les histogrammes sur l’évolution des frais de fonctionnement des élus de Saône-et-Loire se diffusent demain dans l’ensemble des conseils généraux.

Sylvain Henry

Les opérateurs bloquent
Horaires, état du trafic en temps réel, localisation de places de stationnement… Les applications liées aux transports sont parmi les plus téléchargées. “C’est un marché très important qui peut générer de l’activité économique”, observe Jean-Marie Bourgogne, le directeur de Montpellier territoire numérique. Seulement voilà : ces services sont souvent gérés par des grands opérateurs via une délégation de service public. Et ces opérateurs conservent précieusement leurs informations pour mieux les faire payer en proposant leurs propres applications.
“À Montpellier, les contrats signés avec les délégataires ne prévoient pas de restitution des données, explique Jean-Marie Bourgogne. Et les opérateurs veulent aujourd’hui nous faire payer cette restitution… Nous allons intégrer des clauses dans les contrats facilitant leur retour, ce qui permettra le développement de nouveaux services. Une activité économique pérenne peut se créer autour de l’ouverture des données concernant le quotidien des habitants.” À condition que les opérateurs jouent le jeu.

Et l’aménagement numérique ?
Avant de parler “ouverture des données publiques”, parlons aménagement du territoire ! C’est en substance le message de certains élus locaux. “Quel est le nombre de Français disposant d’Internet ? s’interroge le député Bertrand Pancher (UDI), président de l’association Décider ensemble. Combien disposent du haut débit ? Combien sont capables de télécharger des données dans n’importe quelle version ?” “Certains secteurs de notre territoire ne sont pas couverts par Internet, prolonge Béatrice de François, vice-présidente PS des usages numériques de la Communauté urbaine de Bordeaux. Si on n’a pas les tuyaux, on n’ira pas très loin… Alors nous travaillons tout à la fois à l’aménagement numérique et à l’ouverture des données.”