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Les ministères surfent sur le phénomène “hackathon”

10 oct. 2014, PAR Raphaël Moreaux
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Le hackathon du ministère de l'Intérieur, le premier organisé dans un ministère régalien, s'est déroulé les 20 et 21 juin derniers - © MI/DICOM/J.Rocha

Pour mettre en valeur leurs données publiques et développer de nouveaux usages, plusieurs ministères organisent des “hackathons”, sortes de marathons informatiques. Un moyen d’ouvrir l’administration à la culture numérique.


Quelle mouche a piqué les administrations françaises ? En l’espace d’un an, la direction générale des finances publiques, l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (Onema), les ministères de la Culture et de l’Intérieur (lire encadré ci-dessous), se sont lancés dans l’organisation de leur premier “hackathon”. Un mot barbare pour un principe simple : réunir sur un court laps de temps un panel de volontaires (développeurs, chercheurs, journalistes, scientifiques) répartis en équipes et les laisser jongler avec les jeux de données de l’administration, afin d’en tirer de nouveaux usages. À l’issue de ces séances de brainstorming, les projets les plus aboutis peuvent être diffusés sur le Web et leurs créateurs récompensés par un prix, voire une contribution financière.

Si cette forme de marathon informatique était jusque-là largement utilisée par les entreprises privées, elle restait une expérience méconnue des acteurs publics. “L’objectif du hackathon était de donner un coup de projecteur sur la politique d’ouverture des données publiques du ministère, qui peut sembler aride et complexe”, explique Camille Domange, chef du département numérique du ministère de la Culture et de la Communication, premier ministère à se lancer dans l’aventure hackathon fin 2013, avec l’opération “DataCulture” – une initiative nominée aux Victoires des acteurs publics 2014. Après 52 heures de développement et à raison de plusieurs litres de café et autres boissons énergisantes ingurgités, une dizaine de projets a vu le jour.

“Prise de conscience”

Agent au sein d’un établissement culturel de Rennes Métropole, Lilian Madelon est l’un des lauréats de ce premier hackathon culturel. À partir des données de la Bibliothèque nationale de France et de la Cité de l’architecture et du patrimoine, son équipe a développé une carte interactive qui rassemble des fonds numériques liés à la Première Guerre mondiale. “On a pu montrer concrètement ce que l’on peut produire à partir des données ouvertes par les acteurs publics”, explique-t-il. Pour son coéquipier Antoine Courtin, ancien archiviste et ingénieur de recherche sur l’open data, “il faut utiliser ces expériences pour changer les processus d’organisation de l’administration, et penser l’open data en amont, dès la constitution des données”.

Car les “hackathoniens” se heurtent régulièrement à des données encore trop mal conçues : formats informatiques inappropriés, manque de données géographiques, systèmes de classement trop complexes… Le “gouvernement ouvert, agile et innovant” souhaité par l’exécutif a encore des progrès à faire. “Les données sur l’eau sont accessibles à condition d’être très compétent et de s’y reprendre à quatre fois”, reconnaît Laurent Coudercy, chef de département à l’Onema. Soufflée par la mission Etalab, l’idée d’organiser un hackathon sur les données de l’eau a permis, selon lui, de “déclencher une prise de conscience de ce qu’attendent les réutilisateurs de nos données”.

Bousculer les procédures

L’autre intérêt du hackathon est d’ouvrir grandes les portes des administrations à de nouveaux profils et de familiariser les agents à “la culture de la donnée”. “Beaucoup d’institutions n’avaient jamais rencontré de développeurs ni travaillé avec des start-up”, constate Alexandre Quintard, responsable des affaires publiques et juridiques de la mission Etalab. La méthode disruptive du marathon informatique permet de bousculer les procédures habituelles. Loin des réunions qui s’éternisent, des rapports de 300 pages qui finissent par dormir dans des tiroirs poussiéreux ou sur les étagères virtuelles des ministères, le hackathon privilégie une logique horizontale, collaborative et expérimentale. “Il s’agit d’ouvrir à de nouvelles façons de travailler, de casser le fonctionnement en silos, hermétique et vertical, de la structure administrative française”, poursuit Alexandre Quintard.

Mais l’organisation ponctuelle de ce genre de marathon, qui surfe aussi sur un effet de mode, est loin d’être une réponse de long terme aux défis technologiques et culturels qui s’imposent à l’administration. “C’est d’abord une action de communication qui doit s’accompagner d’autres initiatives”, souligne Camille Domange, qui a complété le hackathon DataCulture avec un tutoriel vidéo, un guide sur l’open data et des formations à destination des agents du ministère de la Culture.

Gérer le « post-hackathon »

“Il faut éviter que le hackathon s’institutionnalise et devienne un leitmotiv reproduit chaque année”, met en garde Antoine Courtin. “Ce type d’événement ne remplacera jamais de vraies démarches d’intégration de nouvelles compétences dans les institutions”, poursuit-il, citant l’exemple des établissements culturels anglo-saxons qui bénéficient du travail de développeurs embauchés en interne.

“L’après-hackathon est le plus difficile à gérer”, complète Lilian Madelon. “Il sera intéressant de voir comment les organisateurs s’emparent de l’événement pour produire une vraie dynamique de changement au sein du secteur public”, pointe-t-il. Car les projets développés ne sont pas tous achevés dans le laps de temps imparti aux participants et l’administration doit ensuite se servir des contacts liés avec ces volontaires pour construire un véritable “écosystème numérique”. Si le hackathon peut servir de déclic, il doit donc surtout être suivi de réformes structurelles pour que le numérique prenne toute sa place dans les politiques publiques, sous peine de rester un simple “coup de com’”.
 

3 questions à Philippe Guiraud, correspondant “open data” du ministère de l’Intérieur

Qu’est-ce qui vous a poussé à organiser un hackathon ?
La politique d’open data initiée depuis trois ans au ministère de l’Intérieur ne peut se limiter à un simple acte de restitution. Pour être pertinente et porteuse de synergies, d’innovations, elle doit se prolonger en direction de la communauté numérique, des chercheurs, journalistes et citoyens qui en sont les bénéficiaires finaux. C’était le sens de ce premier hackathon organisé au sein d’un ministère régalien.

Quelle valeur ajoutée en avez-vous tirée ?
Cela nous a d’abord permis, en tant qu’administration productrice de données, d’avoir un dialogue franc et direct avec les réutilisateurs, de mieux faire partager notre démarche d’ouverture mais aussi de prendre conscience de ses contraintes. Ce hackathon nous a aussi permis de mieux appréhender les besoins de nos interlocuteurs pour les prendre en compte dans la production de nos données.

Comment les agents du ministère ont-ils reçu l’événement ?
Ceux qui étaient présents ont apprécié la nature du dialogue qui s’est instauré, mais aussi la nécessité de le poursuivre, dans l’intérêt des uns et des autres. Ils ont également souligné la qualité des productions réalisées par les équipes de réutilisateurs dans ce laps de temps et l’intérêt qu’elles pouvaient porter pour les citoyens comme pour l’administration.