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Les multiples casquettes du maire de demain

11 mars 2014, PAR Raphaël Moreaux
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© Jaubert/SIPA

Pour ce deuxième volet de notre dossier sur la figure du maire, Acteurs publics interroge l'avenir des édiles locaux. Négociateur à l’intercommunalité, médiateur auprès des citoyens, animateur de sa commune et gestionnaire éclairé, le maire devra à l’avenir multiplier les fonctions à la tête d’une véritable « PME politique ».


Et si, contre toute idée d’affaiblissement du rôle de maire, le pouvoir politique de demain se situait bien au cœur des territoires ? Dans son livre Les Villes au secours de l’État, l’urbaniste Jean Haëntjens assure que la tendance européenne est bien à « l’empowerment » des élus locaux. « L’État ne sait pas gérer les mutations complexes de notre société, il a besoin de “PME politiques” plus innovantes et souples, qui tiennent compte des enjeux locaux », défend-il. Et de citer l’exemple de Jean-Marc Ayrault, plus puissant à ses yeux en président de la métropole nantaise qu’en Premier ministre, pieds et poings liés aux contraintes de l’exercice gouvernemental. Très optimiste pour l’avenir du maire, Jean Haëntjens voit son plus grand défi dans la question du changement d’échelle. « Le système idéal serait d’avoir des élus d’unités urbaines de 5 000 à 20 000 habitants, qui leur donnent une stature pour discuter à l’échelon supérieur », plaide-t-il.

Tout l’enjeu pour l’édile local, à présent obligatoirement rattaché à une intercommunalité, est de défendre les intérêts de sa commune auprès d’une audience plus large. Auteur d’une thèse sur les transformations de la fonction de maire, le chercheur en sciences politiques Sébastien Vignon estime que la maîtrise de compétences techniques est devenue indispensable. Plongé dans l’arène intercommunale, l’élu qui tire son épingle du jeu est plus diplômé. « Il doit pouvoir s’exprimer sur des dossiers pointus, dégager un consensus, être crédible. C’est une vraie recomposition sociale et une nouvelle manière d’endosser le rôle », confie-t-il. Avec en filigrane, le risque d’apparaître comme un technocrate éloigné du citoyen : « Le maire de demain saura concilier les registres techniques et sociaux. Entrepreneur du développement, il devra toujours apparaître comme un élu de proximité. »

Compétences techniques et sociales

Une dichotomie que Jean-Jacques Stoter, maire PRG de Bricquemesnil-Floxicourt, un village de 200 âmes près d’Amiens, vit tous les jours. « On est de plus en plus maire en agissant en dehors de sa commune, constate-t-il. Il y a un déplacement du centre de gravité du pouvoir. » Pour lui, l’intercommunalité est « un outil indispensable qui offre de nouveaux services », mais face à la complexité croissante de l’administration territoriale, « nous ne devons surtout pas oublier notre fonction de médiateur », avise-t-il. Une thèse ardemment défendue par l’économiste Gilles Rabin, coauteur, avec le géographe Luc Gwiazdzinski, du livre La Fin des maires, qui tirait il y a quelques années la sonnette d’alarme sur la perte de pouvoir de l’élu communal. « Il y a quelque chose à inventer dans la capacité du maire à entendre les volontés des citoyens. Il doit être un vrai manager d’entreprise », soutient-il, en reprenant l’idée de l’élu « patron de PME ».

Critique envers l’actuelle « démocratie du sommeil » où le citoyen vote là où il dort, son collègue géographe va plus loin : « Pourquoi ne pas imaginer un maire du temps local, élu par les habitants mais aussi par les gens de passage sur la commune pour leur travail ou leurs loisirs ? » s’interroge Luc Gwiazdzinski. Si lui-même reconnaît là une forme d’« utopie complexe à mettre en œuvre », il cite l’exemple des « maires de nuit » à Paris ou Toulouse, révélatrice de l’importance de la concertation avec un large panel de citoyens.

Entrepreneur politique

Après l’édile entrepreneur, négociateur à l’intercommunalité, animateur de sa commune, restent les angoisses du gestionnaire aux moyens limités. « Les deux à trois prochaines années vont être très difficiles économiquement », prévient André Laignel, maire socialiste d’Issoudun (Indre) et président du Comité de finances locales, estimant qu’il va falloir être « visionnaire et innovant pour trouver des capacités nouvelles ». Après une baisse inédite des dotations de l’État aux collectivités d’1,5 milliard d’euros en 2014, il est quasiment sûr que la tendance se poursuive, « au moins jusqu’en 2017 », soutient Jean-Pierre Coblentz, directeur général de Stratorial Finances, cabinet de conseil en finances publiques. Pour celui qui fait face à des élus plus attentifs à leurs deniers, « ce contexte peut rendre le métier plus riche. Gérer la rareté est aussi un défi intéressant ». D’autant qu’avec le « ras-le-bol fiscal » tant de fois annoncé, le levier de l’impôt pourra difficilement jouer.

Mais le constat de difficultés financières ne doit pas pousser au défaitisme. Avec la fin du cumul des mandats à partir de 2017, le maire pourra se consacrer à plein temps à ces multiples casquettes d’« entrepreneur politique ». Sur ce sujet, les pays européens semblent en avance. « Le maire est partout reconnu comme un élu de premier ordre. Prenez Matteo Renzi, maire de Florence devenu Premier ministre en Italie », illustre Frédéric Vallier, secrétaire général du Conseil des communes et régions d’Europe, avant d’ajouter que « ceux qui s’en sortiront seront les élus compétents, imaginatifs, prêts à assumer le rôle de chef d’orchestre pour mettre en musique tous les acteurs locaux du territoire ». Le temps du village gaulois isolé ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir.