Comment aboutir à une fiscalité locale optimale ? C’est la problématique qui se pose à l’exécutif et aux élus locaux dans le cadre de la réforme annoncée de la fiscalité locale. Loin de se limiter aux seuls scenarii de compensation de la suppression de la taxe d’habitation, cette réforme englobe plusieurs défis de taille, qu’il s’agit aujourd’hui de relever. Ou, au mieux, d’essayer de relever compte tenu de la multitude des intérêts et des forces en présence. La fiscalité ne peut en effet être uniquement considérée d’un point de vue économique. « L’approche technicienne est la plupart du temps privilégiée, ce qui aboutit à en exclure le caractère politique et social, juge Michel Bouvier, professeur de droit public. Or la fiscalité est un fait social et politique par excellence, un élément clé de la démocratie de proximité qui contribue d’une certaine manière à organiser la vie en société. » Antinomiques et/ou complémentaires, quels sont donc les véritables enjeux pour la fiscalité locale de demain et les objectifs autour desquels le débat doit aujourd’hui s’organiser ?
Trouver des ressources adéquates pour les collectivités. Tel est le défi originel posé par l’annonce de la suppression de la taxe d’habitation. Un sujet qui est aujourd’hui au cœur des discussions entre l’exécutif et les associations d’élus, pour trouver une ressource de remplacement adaptée à chaque catégorie de collectivités. De l’aveu de la mission conduite par le sénateur Alain Richard et l’ancien préfet Dominique Bur, les dimensions respectives de cet objectif seraient malgré tout « difficilement conciliables ». Selon ces derniers, la réforme de la fiscalité locale, pour déboucher sur une situation « optimale », devrait en effet à la fois aboutir à une cohérence entre la nature des ressources fiscales perçues et les compétences exercées par les collectivités, entre la dynamique des recettes et celle de la dépense locale, entre le produit de la fiscalité locale et l’ampleur des besoins de la population habitant dans le ressort géographique de la collectivité ou encore à une cohérence entre la localisation de la base taxable et le degré de proximité du service public rendu. Cette équation (complexe) pose avant tout la question de la ventilation actuelle de la fiscalité locale entre les niveaux de collectivités, où certains bénéficient de taxes sans lien avec les compétences qu’ils exercent.
La réforme à venir de la fiscalité locale pourrait-elle donc aboutir à une plus grande adéquation entre les produits fiscaux et les spécificités de chacune des collectivités ? Nombre d’avis vont aujourd’hui en ce sens. « Si l’on compte faire de la fiscalité locale un véritable élément d’efficacité, l’on pourrait par exemple accorder davantage de recettes fiscales aux intercommunalités afin que celles-ci puissent disposer de l’ensemble des moyens pour mener à bien leurs politiques publiques », suggère Luc-Alain Vervisch, directeur des études de La Banque postale. Une solution prônée de manière beaucoup plus directe par Didier Gardinal, du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Compte tenu de la récente montée en puissance des intercommunalités et des régions – via notamment la loi de 2015 portant nouvelle organisation territoriale de la République (NOTRe) –, celui-ci plaide en effet en faveur d’une concentration des ressources fiscales uniquement sur ces deux strates de collectivités locales, qui seraient ensuite chargées de ventiler les ressources auprès des communes pour la première et auprès des départements pour la seconde. Ce déplacement de la fiscalité locale, « qui ne présage bien entendu pas la disparition des communes, rassure-t-il, renforcerait la cohérence de gestion et la solidarité entre les collectivités d’un même territoire de vie et donnerait aux élus de véritables moyens d’action au service de leurs compétences ».
Offrir une meilleure visibilité aux collectivités. Après les années de baisse unilatérale des dotations intervenues sous la Présidence socialiste de François Hollande, c’est l’autre objectif de taille de la réforme de la fiscalité locale. « Il est aujourd’hui très difficile pour les collectivités d’anticiper leurs ressources sur les prochaines années, souligne Thomas Rougier, de l’Observatoire des finances et de la gestion publique locales (OFGPL). Si le milieu de l’entreprise était autant malmené par les mesures législatives, il hurlerait. » Si, sur le long terme, la marge de prévisibilité pour les collectivités pourrait être accrue, le bât blesse encore sur le court terme, le gouvernement n’ayant pas encore rendu ses arbitrages sur les pistes de compensation possibles de la perte du produit de la taxe d’habitation (réallocation d’impositions locales existantes, transfert d’une fraction d’impôts nationaux…). « L’exécutif se doit de donner rapidement aux élus locaux des éléments sur les pistes de réforme qu’il pourrait envisager », explique un acteur du dossier. L’attente du bloc local est en effet grande. « Le jeu de bonneteau fiscal se poursuit […], c’est surréaliste, juge ainsi Pierre Monzani, délégué général de l’Assemblée des départements de France (ADF). Le gouvernement a eu le courage d’annoncer la suppression de la taxe d’habitation, il faut désormais qu’il la remplace et la paye. » Néanmoins selon nos confrères des Echos, le gouvernement pourrait annoncer, mercredi 4 juillet, à l’occasion de la réunion de l’instance de pilotage de la Conférence nationale des territoires, les scénarios qu’il envisage pour compenser la perte du produit de cette taxe. L’exécutif serait ainsi favorable au transfert des parts départementales et intercommunales de la taxe sur le foncier bâti vers les communes. En compensation, les départements et les intercommunalités bénéficieraient d’une part d’impôt national.
Réduire les inégalités. C’est la justification qui a poussé le gouvernement à envisager la suppression de la taxe d’habitation : un impôt considéré comme injuste pour les collectivités comme pour les contribuables (lire pages …). Malgré tout, comme le souligne la mission Richard-Bur, si la fiscalité locale « n’a pas pour vocation principale de se voir assigner une fonction de redistribution, qui relève prioritairement de l’échelon national et en particulier de l’impôt sur le revenu, elle peut (néanmoins) être conçue de façon à éviter que les prélèvements n’aggravent » plusieurs types d’inégalités. Dans le désordre : les inégalités entre les différentes base taxables (actuellement, la fiscalité locale pèse en effet davantage sur les stocks, tels que la propriété foncière, que sur les flux, comme la valeur ajoutée des entreprises, les revenus), entre les collectivités territoriales elles-mêmes (liées aux écarts de richesses qui demeurent importants malgré les dispositifs de péréquation) et entre les types de ménages. Reste que ces deux derniers objectifs demeurent pour le moins contradictoires, explique Dominique Bur. Les écarts de richesse entre les collectivités « ne seraient qu’accentués en cas d’augmentation de la pression fiscale sur les ménages les plus aisés », estime l’ancien préfet.
Rendre lisible la fiscalité locale pour les contribuables. On revient ici à la philosophie même de l’impôt et du consentement à ce dernier. « Les citoyens tiennent de plus en plus à savoir pourquoi ils payent et comment sont utilisés leurs impôts, explique Didier Gardinal, du CESE. Mais force est de constater que le contribuable peine toujours à établir le lien entre sa contribution et la collectivité qui la perçoit. » Un simple coup d’œil à un avis de taxe d’habitation et au détail du calcul des cotisations suffit en effet à confirmer cette opacité. L’heure de la clarification et de la simplification aurait-elle donc sonné ? C’est en tout cas le souhait formulé par la mission Richard-Bur, selon laquelle la limitation des taxes « multiniveaux » contribuerait à simplifier et à rendre plus lisible le paysage fiscal local, particulièrement pour le contribuable.
Maintenir un lien avec le contribuable. C’est le corollaire du besoin de simplification de la tuyauterie fiscale et de sa lisibilité pour ledit contribuable. La fiscalité directe locale étant un enjeu démocratique majeur, il s’agit désormais d’aboutir à une réforme de la fiscalité qui ne distendrait pas le lien établi entre l’administré et sa collectivité, notamment au travers de sa taxe d’habitation. « L’impôt n’est pas seulement une ressource financière, explique l’Association finances-gestion-évaluation des collectivités territoriales (Afigese). Il marque aussi un lien avec le citoyen en tant que contributeur à la charge de la collectivité et bénéficiaire des services publics fournis par ces dernières. » « Ce lien touche au vivre-ensemble et donc à la démocratie, il scelle la relation de confiance entre l’administré et l’élu de proximité, ajoute l’ancien ministre Alain Lambert. C’est la légitimation des actions de l’autorité locale. »
Reste que ce lien entre le contribuable et sa collectivité (au travers de l’impôt) pourrait se voir prochainement mis à mal en raison des solutions qui pourraient être retenues en vue de remplacer la taxe d’habitation. « Quelle que soit la solution qui sera choisie, ce lien risque d’en pâtir », juge un observateur de la réforme. En cas d’octroi de nouvelles dotations pour compenser la perte du produit de la taxe d’habitation (une piste peu probable), le lien avec le contribuable serait bien entendu inexistant. Si le transfert d’une fraction d’impôts nationaux (quel qu’il soit) devait être envisagé, le lien avec le contribuable serait alors maintenu, mais uniquement à l’échelle nationale et non plus locale. La réallocation d’impositions existantes entre les différents niveaux de collectivités présenterait, pour sa part, l’intérêt de maintenir ce lien entre le contribuable et les services publics communaux et intercommunaux. Pour nombre d’acteurs néanmoins, la meilleure solution pour maintenir ce lien aurait été de créer un nouvel impôt local. Une piste abandonnée d’emblée par le gouvernement pour éviter une nouvelle pression fiscale sur les ménages, mais que la mission Richard-Bur a tout de même envisagée dans les toutes dernières pages de son rapport.
Effectuée à la demande de « certaines associations d’élus auditionnées », la simulation a abouti à deux scenarii : l’instauration d’une contribution communale forfaitaire uniforme pour l’ensemble des foyers fiscaux ou la création d’une contribution communale, cette fois-ci progressive, dont le montant varierait selon la tranche marginale à laquelle est assujetti chaque contribuable, c’est-à-dire le taux d’imposition applicable à la partie supérieure des revenus (la dernière tranche). Autant de pistes jugées non crédibles par la mission Richard-Bur, puisque contradictoires « avec l’engagement pris par le président de la République de ne créer aucun impôt nouveau ». Ces nouvelles contributions risqueraient aussi de creuser les inégalités entre les communes dont les résidents ont des revenus élevés et celles comprenant une majorité de ménages à faibles ressources. Néanmoins, la dernière piste (un impôt local basé sur les revenus) aurait eu « un certain sens pour le contribuable, estime Alain Guenguant, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il perçoit en effet clairement ce qu’est un prélèvement sur le revenu ». Une voie que plusieurs de nos partenaires européens comme internationaux ont déjà empruntée (lire pages …).
Garantir l’autonomie des collectivités territoriales. C’est une question qui revient sur le devant de la scène à chaque fois qu’un exécutif entend toucher aux finances des collectivités. Comme lors de l’annonce de l’instauration de pactes financiers entre l’État et les collectivités en vue de réduire les dépenses de fonctionnement de ces dernières, la décision prise de supprimer la taxe d’habitation n’a pas manqué de susciter les critiques du bloc communal notamment, qui voyait là une atteinte au principe constitutionnel régissant l’organisation des collectivités. « En privant de manière autoritaire les communes et leurs intercommunalités d’un tel montant de ressources propres, l’État remet en cause leur libre administration et leur capacité à assurer les services publics essentiels attendus par la population », avait notamment argué l’Association des maires de France. Érigé tel un totem par les élus locaux, ce principe constitutionnel de libre administration, accompagné du principe d’autonomie financière, ne peut malgré tout s’entendre comme une autonomie fiscale pleine et entière. La consécration constitutionnelle du principe d’autonomie financière, introduite par la révision constitutionnelle de 2003, a « été une désillusion », explique le député LREM Christophe Jerretie, corapporteur avec le Républicain Charles de Courson d’une mission de la délégation aux collectivités territoriales de l’Assemblée nationale sur l’autonomie financière des collectivités. Dans le détail, ce principe repose sur deux postulats. D’une part, celui selon lequel les recettes fiscales et les autres ressources propres des collectivités « représentent pour chaque catégorie de collectivité une part déterminante de leurs ressources ». D’autre part, les collectivités doivent pouvoir « recevoir tout ou partie du produit des impositions de toutes natures » et la loi doit pouvoir « les autoriser à en fixer l’assiette et le taux dans les limites qu’elle détermine ». « Malheureusement, la loi organique de 2004, nécessaire pour préciser cette notion de part déterminante des ressources propres, a retenu une définition beaucoup trop large de la ressource propre, en incluant les ressources fiscales sur lesquelles les collectivités ont un levier d’action, mais aussi celles sur lesquelles elles n’ont aucun pouvoir », a expliqué Charles de Courson, en séance publique le 19 juin, lors de l’examen d’une proposition de résolution visant à promouvoir l’autonomie fiscale des collectivités. Une résolution finalement non adoptée. Le gouvernement considère que la consécration de l’autonomie fiscale des collectivités serait « source de complexité », « limiterait les pouvoirs du législateur qui verrait s’affaiblir son pouvoir d’orientation de la fiscalité locale » et « pourrait conduire à une concurrence dommageable entre collectivités ». Outre ces revendications pour une consécration de l’autonomie fiscale dans le cadre de la révision en cours de la Constitution –une idée portée par ces deux députés, mais aussi par plusieurs associations d’élus –, la question reste aujourd’hui de savoir si le scenario de compensation de la taxe d’habitation qui pourrait être trouvé ne remettra pas en cause le principe de la « part déterminante des ressources propres » des collectivités, c’est-à-dire celles qui relèvent de leurs compétences. Une équation de plus.
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