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Sondage exclusif : les Français très critiques sur la politique de l’emploi

4 avr. 2014, PAR Acteurs Publics
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© Lcham/SIPA

Plus de 8 personnes sur 10 interrogées par l’Ifop pour Acteurs publics et EY jugent inefficace la dépense publique en matière d’emploi. La baisse des charges sur les entreprises et une politique plus contraignante pour les chômeurs sont privilégiées comme solutions. À peine 5 % des Français font confiance à l’État pour réduire le chômage. 


Enquête après enquête, les Français se montrent extrêmement inquiets de la montée du chômage, dont on sait qu’elle figure désormais au sommet des préoccupations de nos concitoyens. Dans cette perspective, la politique de l’emploi menée par le gouvernement méritait d’être soumise au jugement des Français, notamment pour connaître les inflexions qu’ils souhaitent voir mises en œuvre.

Un premier résultat montre le très profond scepticisme de l’opinion quant à la capacité de l’État à agir efficacement pour favoriser l’emploi, héritage d’années d’échec dans la tentative d’inverser la courbe du chômage, et signe d’un affaissement de la confiance des Français dans la capacité des gouvernements successifs à engranger des succès en la matière. Ainsi, 17 % seulement des personnes interrogées estiment que l’argent public consacré chaque année par la France à la politique de l’emploi l’est de manière efficace.

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Record d’insatisfaction

En comparaison avec toutes les enquêtes menées par l’Ifop pour le compte d’Acteurs publics et EY, qui testaient l’efficacité d’autres politiques publiques, le record d’insatisfaction est ici atteint. Dans cette condamnation assez unanime, un léger clivage politique tempère l’intensité des jugements négatifs : ainsi, “seuls” 69 % des sympathisants socialistes (contre 83 % en moyenne) jugent inefficace la dépense publique en matière d’emploi, alors que ce taux atteint 90 % parmi les proches de la droite. On relèvera aussi un élément assez contre-intuitif, au regard notamment du taux de chômage qui atteint cette tranche d’âge : les 18-24 ans sont un peu plus nombreux que la moyenne à créditer d’une certaine efficacité ces dépenses pour la politique de l’emploi (26 % l’évoquent, contre 17 % sur l’ensemble des Français).

Aspirations libérales

Invités à définir les orientations prioritaires de la politique de l’emploi, les interviewés font montre d’une certaine circonspection, leurs réponses se dispersant entre de nombreuses pistes citées dans des proportions assez équivalentes, aucune proposition ne parvenant à être mentionnée par une majorité de répondants.

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Parmi les plus citées, certaines d’entre elles témoignent toutefois d’aspirations libérales manifestées par une partie non négligeable de la population. Ainsi 35 % des personnes interrogées évoquent la réduction des charges des entreprises sur l’ensemble des salaires, 26 % souhaitent que l’on contraigne davantage les demandeurs d’emploi à accepter les offres qui leur sont proposées, 20 % demandent que l’on réduise les allocations chômage et/ou que celles-ci soient versées pendant moins longtemps, et 18 % appellent de leurs vœux une simplification du code du travail pour permettre aux entreprises d’embaucher et de licencier plus facilement.

D’autres propositions, d’inspiration moins libérale ou plus dirigiste, sont elles aussi assez régulièrement citées : 23 % des sondés réclament une formation professionnelle plus performante et 18 % souhaitent que l’on mette davantage de freins aux licenciements. Sans surprise, la première série de réponses est davantage choisie par les proches de la droite, et la seconde par les sympathisants de gauche. On notera que l’embauche de fonctionnaires ne recueille qu’un taux de citations très marginal (4 %), y compris parmi les proches de la gauche (6 %).

Aucune action efficace

S’agissant, pour terminer, des acteurs à qui les Français accordent le plus leur confiance pour réduire le chômage, les réponses s’avèrent particulièrement cohérentes avec la sévérité du jugement porté sur l’action des pouvoirs publics. Ainsi, 5 % seulement des personnes interrogées choisissent de citer l’État, via Pôle emploi, 22 % évoquant les collectivités territoriales (régions, départements, communes). Ce sont les entreprises, avec 51 % de mentions, qui recueillent le plus de citations. On note que 22 % des personnes interrogées n’évoquent aucun des acteurs qui leur étaient proposés, signe d’une opinion particulièrement désabusée quant à la possibilité de mener une action efficace en France en faveur de l’emploi.

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Dans le détail, quelques différences d’appréciation se font jour selon la catégorie sociodémographique des répondants. Ainsi, les plus jeunes sont sensiblement plus nombreux que la moyenne à évoquer l’État ou les collectivités locales (33 % des 18-24 ans citent l’un ou l’autre de ces acteurs, contre 27 % en moyenne), choisissant moins souvent les entreprises, ces dernières étant à l’inverse davantage mentionnées par les plus de 65 ans (63 %). On relève en outre que les entreprises sont aussi, sans surprise, particulièrement souvent considérées comme l’acteur de confiance en matière de création d’emploi par les artisans ou commerçants (74 %).

L’État loin derrière

Du point de vue de la proximité politique, les clivages s’avèrent assez patents. Ainsi, 43 % seulement des proches de la gauche citent les entreprises, 42 % mentionnant l’État ou les collectivités territoriales et 15 % n’évoquent aucun acteur. Les proches de l’UMP sont très nombreux à faire confiance aux entreprises (71 %), à la différence des sympathisants frontistes (43 %), ces derniers se montrant sensiblement plus pessimistes que la moyenne (31 % d’entre eux estiment en effet qu’aucun acteur ne peut contribuer à réduire le chômage).

Cette enquête traduit une forte méfiance de l’opinion quant à la capacité des acteurs publics à inverser la courbe du chômage : la politique de l’emploi actuellement menée ne trouve en effet grâce qu’aux yeux d’une infime minorité, sans que l’on ne soit véritablement en mesure de déterminer dans quelle direction les Français souhaiteraient que l’on infléchisse l’action menée. Les entreprises paraissent néanmoins, dans ce tableau assez sombre, constituer une forme d’espoir pour une courte majorité de personnes interrogées.

Damien Philippot,
directeur des études politiques au département “Opinion et stratégies d’entreprise” de l’Ifop

Sondage Acteurs publics/Ernst & Young réalisé par l’Ifop pour l’Observatoire des politiques publiques auprès d’un échantillon de 1 015 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas (sexe, âge, profession de l’interviewé) après stratification par région et catégorie d’agglomération. Les interviews ont eu lieu par questionnaire auto-administré en ligne (CAWI – Computer Assisted Web Interviewing) du 18 au 20 mars 2014.

 

L'expertise d'EY
Par Vincent Petit, associé EY

La tentation peut être grande d’essayer de dupliquer ce qui a réussi chez nos voisins européens. Cela serait néanmoins une erreur de le faire sans prendre en compte les spécificités françaises.

Réduire le chômage malgré des perspectives de croissance faible est possible. L’exemple de l’Allemagne dans les années 2000, qui a réussi à faire baisser son chômage structurel malgré une croissance plus faible qu’en France, en est une illustration.

Il existe de multiples mesures pour lutter contre le chômage. La tentation peut être grande d’essayer de dupliquer ce qui a réussi chez nos voisins européens. Cela serait néanmoins une erreur de le faire sans prendre en compte les spécificités françaises.

Par exemple, la proportion d’actifs peu qualifiés est plus importante en France (30 % des actifs de plus de 25 ans ont un niveau de qualification inférieur au brevet des collèges, source OCDE) qu’en Allemagne (14 %) et qu’en moyenne dans l’Union européenne (25 %). Il est donc nécessaire de prendre en compte de telles caractéristiques dans le déploiement des moyens pour lutter contre le chômage.

Une autre particularité de la France est le taux de chômeurs de longue durée – 42 % –, beaucoup plus important que dans la moyenne des pays de l’OCDE – 34 % (source OCDE 2013, chiffres 2011). Il est à noter que l’Allemagne a un taux de 48 %, ce qui montre que vouloir dupliquer systématiquement le système allemand en France n’est pas toujours synonyme de réussite. À l’inverse, nous pouvons néanmoins envier nos voisins allemands sur leur réussite pour l’emploi des jeunes qui présentent un taux de chômage de 8 % alors que la moyenne des pays de l’OCDE est de 16 % et celle de la France de 22 % (source OCDE 2013, chiffres 2011).

Toujours concernant les caractéristiques françaises, nous avons un nombre très important d’acteurs chargés de la politique de l’emploi. En premier lieu, Pôle emploi, avec ses 50 000 agents, mais également de nombreuses autres structures, telles que les missions locales (accompagnement des jeunes demandeurs d’emploi), les conseils régionaux (financement de la formation professionnelle des demandeurs d’emploi), les conseils généraux (prise en charge sociale et professionnelle des titulaires du RSA), le réseau des Cap emploi avec l’Agefiph ou le FIPHFP (insertion professionnelle des travailleurs handicapés)… Ce dispositif est une vraie spécificité française alors que dans la plupart des autres pays européens, le service public de l’emploi est centralisé autour d’un acteur principal.

Les mesures pour lutter contre le chômage sont aujourd’hui nombreuses. Les accords du 11 janvier 2013 ont permis en outre des avancées tangibles avec les notions de “sécurisation des parcours professionnels pour les salariés”, la création d’un droit à une “période de mobilité volontaire sécurisée”, ou encore la possibilité donnée aux entreprises de signer avec les organisations syndicales des accords dits de maintien dans l’emploi. L’actualité autour du Pacte de responsabilité – principe d’alléger les charges des entreprises, réduire leurs contraintes sur leurs activités, avec des contreparties notamment de création d’emplois – illustre également cette volonté des pouvoirs publics de lutter contre le chômage. D’autres pistes, évoquées par certains, pourraient être explorées en complément : instauration d’un Smic jeune, création d’une clause de bonus-malus sur les cotisations chômage (un dispositif qui existe aux États-Unis, sous le nom d’experience ratings), etc.

Enfin, les conditions d’efficacité du “système” passent par une approche plus qualitative que quantitative des demandeurs d’emploi, plus orientée vers les publics ayant le plus besoin d’accompagnement, ce qui a d’ailleurs été mis en œuvre dans le cadre du déploiement du plan stratégique “Pôle emploi 2015”.