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À Marseille, on filme surtout le stationnement gênant

10 nov. 2016, PAR Soazig Le Nevé
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PATRICE MAGNIEN/20 MINUTES/SIPA

Les 864 caméras de surveillance de la cité phocéenne servent avant tout à pratiquer la verbalisation du stationnement gênant, selon une enquête du CNRS.


À quoi sert la vidéosurveillance des rues de nos villes ? C’est la question que s’est posée le sociologue du CNRS Laurent Mucchielli, en suivant pendant quatre mois l’activité du centre de surveillance urbaine (CSU) de la ville de Marseille. Son enquête de terrain, réalisée début 2016 et dont Acteurs publics a eu copie le 7 novembre, met en évidence “la distance qui sépare les fantasmes de la réalité quant aux usages et à l’intérêt de cette technologie”.

Forte de ses 864 caméras, la ville de Marseille consacre environ 7 millions d’euros chaque année à la vidéoprotection. Un investissement financier “difficilement évaluable” puisque “dans le détail, le CSU n’a jamais procédé à une analyse de l’activité de chacune des caméras implantées, de sorte que l’on ignore si cette implantation est partout justifiée ou efficiente”, relève Laurent Mucchielli.

Pour sa part, l’étude du chercheur démontre un impact “très faible” de la vidéoprotection en matière de prévention comme de répression de la délinquance et “un détournement massif de son usage officiel pour pratiquer par ce biais la vidéoverbalisation, c’est-à-dire une politique de verbalisation intense du stationnement gênant”.

Stationnement anarchique

Ainsi, la vidéoverbalisation constitue… 90 % de l’activité répressive du système, affirme Laurent Mucchielli. Or “cette forme de verbalisation ne fait pas partie des objectifs assignés politiquement au système”. La réalité est pourtant que 2,5 équivalents temps plein (ETP) de policiers municipaux sont spécifiquement dédiés à cette tâche et que, de fait, “ils font beaucoup de chiffre”, poursuit-il.

Interrogé par le chercheur, le directeur de la sécurité de la ville considère qu’il s’agit d’un aspect “très important” du fonctionnement du CSU, précisant que “toutes les caméras peuvent vidéoverbaliser mais uniquement pour le stationnement, le parquet ne souhait[ant] pas qu’on aille plus loin”. À ses yeux, cette verbalisation massive du “stationnement anarchique” produit du reste de bons résultats : “On a désengorgé pas mal de secteurs”, rapporte le directeur de la sécurité au chercheur.

Dans les faits, les images récoltées par le CSU servent de nombreux autres acteurs que les policiers municipaux, principalement les services de la police nationale (sécurité publique, police judiciaire, brigade des stupéfiants), secondairement le transporteur public marseillais, la RTM, qui gère le réseau des bus, trams et métros et possède par ailleurs son propre réseau de vidéosurveillance interne avec plus de 2 000 caméras.

Déports d’images pour d’autres institutions

“Mais la ville a également passé des conventions avec plusieurs institutions (marins pompiers et préfecture) afin de leur offrir un déport d’images dans leurs locaux respectifs”, ajoute le sociologue. “Or le CSU ne reçoit jamais de retours sur les utilisations qui sont faites de ces déports d’images.”

En d’autres termes, l’activité de caméras “en direct” permettant de détecter les infractions en train de se commettre et d’intervenir immédiatement pour interpeller leurs auteurs correspond “aux imaginaires populaire et politique ordinaires de la vidéoprotection associée à l’idée de flagrant délit et d’élucidation instantanée”, conclut Laurent Mucchielli. Avec 1,1 demande d’intervention par caméra en moyenne sur l’année, il s’agit en réalité d’une activité “très mineure” dans l’ensemble des activités du CSU de Marseille.

1,5 % des affaires élucidées

L’étude interroge également le coût “en agents de terrain” du fonctionnement de cette technologie. Laurent Mucchielli estime que le budget consacré chaque année à la vidéosurveillance à Marseille correspondrait à l’embauche de près de 250 agents municipaux (policiers, agent de surveillance de la voie publique ou médiateurs).

“On perçoit ici l’espèce de cercle vicieux qui consiste pour les villes (comme pour d’autres collectivités et pour l’État lui-même) à arguer d’un côté d’un manque de moyens pour assurer davantage de services de proximité aux habitants, tout en investissant d’un autre côté des sommes colossales dans des technologies à l’efficacité pourtant très faible, entretenant ainsi le mythe économique du progrès par la technologie − mythe caractéristique des sociétés capitalistes modernes”, analyse le sociologue.

En 2015, le nombre d’affaires élucidées grâce à la vidéo correspond à environ 0,2 % des 55 000 infractions constatées, et à 1,5 % si l’on y ajoute les affaires dans lesquelles la vidéo a été simplement “utile à l’enquête”.