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Maurice Baslé : “La République numérique a besoin d’une nouvelle formation des fonctionnaires”

3 mars 2017
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Pour Maurice Baslé, professeur émérite des universités (laboratoire Crem-CNRS-université Rennes-I), titulaire de la chaire “Connaissance et action territoriale” de l'université de Bretagne Sud, “le service public français se doit de ne pas être ringardisé”. 


Le message de Karl Popper dans La Société ouverte et ses ennemis est de proposer que les individus prennent des responsabilités personnelles pour faire ensemble mieux qu’avant. Et ce message s’adresse à tous, donc à l’évidence aussi aux fonctionnaires et aux gouvernements qui ont encadré leurs pratiques par des statuts et des lois et réglementations. Concentrons-nous pour aujourd’hui sur les fonctionnaires non régaliens (donc hormis la défense, la police, la justice et les finances publiques).

Le service public français se doit de ne pas être ringardisé, il doit être évolutif. De facto, il a commencé à évoluer avec une petite prise en compte des innovations connues sous le nom de société numérique. Les fonctionnaires et opérateurs de services publics vivent aujourd’hui la révolution informationnelle (le Web passif ou Web 1.0 de consultation de contenus en ligne, l’administration électronique des documents, l’offre de données ouvertes au public). Il est urgent d’aller plus loin dans la réflexion.

Les fonctionnaires de l’État et territoriaux voient aussi arriver, et pour certains avec crainte, la révolution relationnelle du Web 2.0. Tant en interne que dans les relations avec les usagers, bénéficiaires, citoyens et contribuables. Ils s’aperçoivent que l’ouverture des données publiques, bien encadrée par la loi pour une République numérique du 7 octobre 2016 (dont on attend les décrets d’application dans un très proche avenir), n’est qu’un préalable à des demandes d’usages professionnels et citoyens des plates-formes du Web actif 2.0 auxquels ils vont devoir consacrer plus de temps qu’auparavant.

Ils sont toujours des fonctionnaires dépendant des instructions ministérielles à mettre en œuvre (les « programmes »), mais leur tâche relationnelle a changé : ils sont désormais confrontés à des usagers, bénéficiaires qui goûtent aux données répandues dans les réseaux sociaux.

Il leur faut des « bureaux nouveaux » (sur leurs écrans d’ordinateur). Combien de fonctionnaires (enseignants, personnels de santé, fonctionnaires en charge du logement, de l’aménagement, de l’intervention sociale, dans les préfectures, dans les collectivités locales) ont-ils été formés à ces utilisations de plates-formes sur lesquelles les données se transforment en informations (routières, financières locales, environnementales…) et même en vrais services de connaissances ?
S’il faut réformer le service public, il ne faut pas se tromper en inventant une énième réforme comme d’habitude. Il est prioritaire d’adapter les fonctionnaires à l’utilisation des ressources de différents apporteurs de contenus : les offreurs de données ouvertes, les utilisateurs de ces données brutes qui les transforment en les validant, les créateurs de contenus, les créateurs administratifs des réglementations, les éditeurs traditionnels ou de style Wikipédia, les créateurs de contenus sous « licence ouverte » dans les sciences, ceux qui préparent des réponses de qualité à nos questions en référençant des contenus, les cours en ligne et à distance, les sites de référence dans différents domaines, notamment ceux de la santé…

« Il faut désormais inventer les bureaux Web 2.0 du fonctionnaire. »

Le constat est que du big data – l’avalanche des informations qu’ils subissent –, de l’ouverture des données qu’ils réalisent gratuitement, ils doivent sortir plus « intelligents » pour faire mieux leur métier en acteurs responsables de l’intérêt public au service de tous.

Ceci suppose en interne la mobilisation d’équipes de fonctionnaires autour de programmes transversaux de nouveaux services de connaissances publiques au service des publics, et pas seulement dans l’éducation.

L’innovation est déjà en cours. Les bureaux sont partagés comme le seront de plus en plus les connaissances d’un territoire d’intervention publique. Ceci suppose des communautés apprenantes de fonctionnaires sur des plates-formes à construire, sauf à se résigner à acheter ou à disposer passivement des seules connaissances fournies par les plates-formes des principaux opérateurs (par exemple, IBM ou Veolia au service des villes intelligentes), voire des données issues des plates-formes comme Airbnb ou autres acteurs, certes discutés, mais de plus en plus présents dans les comportements de nos concitoyens et, par là même, bientôt offreurs de données. Dans « l’élan numérique open data-open gov » bordé juridiquement par la loi Lemaire, il faut désormais inventer les « bureaux Web 2.0 » du fonctionnaire et d’abord pour un meilleur management des équipes (enseignants et autres) en interne.

Dans les relations externes avec les usagers, les bénéficiaires, les contribuables et les citoyens, avec l’évolution de plus en plus en plus visible de la nouvelle société numérique, les gouvernements et les fonctionnaires ont encore plus besoin qu’avant de crédibilité. Leurs instructions, leurs contenus sur les politiques mises en œuvre ne sont plus naturels. Ils demandent aujourd’hui davantage de transparence, l’ouverture en profondeur des données, des informations et bientôt, les Regards citoyens [association promouvant l’ouverture des données publiques, ndlr] et autres plates-formes leur demanderont de coproduire des contenus.

Plus fort encore, les citoyens réclameront qu’ils communiquent mieux sur les coûts, les bénéfices de leurs services aux publics et leur impact.

En résumé, créer aujourd’hui du service public en France passe par un meilleur service public de la donnée. La nomination d’un administrateur général des données de l’État depuis septembre 2014 est le premier pas. Ce service public doit être organisé autour des créateurs de contenus et des usagers des plates-formes que j’appelle « datathèques-services »*.

La République numérique a besoin d’une nouvelle formation initiale et continue des fonctionnaires et des opérateurs des services publics, pour que ceux-ci vivent avec leur temps, celui d’un changement institutionnel et comportemental majeur.

*Voir par exemple la plate-forme ACT-TER-DC, site https://act-ter.univ-ubs.fr/