Quantcast

Mutualiser les systèmes d’information, un art devenu ministériel

17 mars 2017, PAR Soazig Le Nevé
  • 07
    MIN
  • 0

Fotolia

La démarche conduite par la direction interministérielle du numérique depuis plusieurs années a permis de renforcer les directions des systèmes d’information, de promouvoir des mutualisations et d’établir une cohérence des SIC au niveau ministériel.


Jadis, le Quai d’Orsay utilisait le chiffrement pour sa correspondance avec les postes diplomatiques et la Place Beauvau, la radio pour ses liaisons avec les préfets et les commissaires de police. Bien avant l’informatique, des systèmes d’information ont ainsi imprimé leur marque, forgeant l’identité de grands ministères. 

Des décennies plus tard, l’informatique et le numérique sont partout et n’existe plus en théorie qu’un seul système d’information (SI) de l’État : la direction interministérielle du numérique et du système d’information et de communication de l’État (Dinsic), dirigée par Henri Verdier. Un changement de dogme important, même si des SI demeurent dans chaque ministère, parfois même dans plusieurs directions comme à Bercy (la direction générale des finances publiques, les douanes et l’Insee disposaient historiquement chacune de leur propre SI).

L’heure est à “l’État plate-forme”, dit-on bien volontiers dans les éléments de langage portés au sommet de l’administration. Mais quelles en sont les implications concrètes au sein des ministères ? Les ­directions ministérielles des systèmes d’information ont-elles ­véritablement prise sur le pilotage administratif ? “Chaque ministère a son histoire et la taille des DSI n’est pas la même, témoigne Hélène Brisset, DSI du secrétariat général des ministères sociaux, qui rassemble pas moins de 23 directions métiers, avec une forte dimension interministérielle. Personne n’a la vérité à lui tout seul et chacun peut apporter ses expertises, par exemple sur le thème du vote électronique pour les élections ­professionnelles de 2018. La Dinsic permettra la transversalité des projets portés dans différentes DSI.

Suivre à la lettre la méthodologie Dinsic

Au ministère des Affaires étrangères et du Développement international, le DSI, Philippe Lefort, acquiesce : “Notre organisation a beaucoup bénéficié des conseils de la Dinsic, notamment sur la partie sécurisation. Ne pas lancer des projets mal définis, mal dotés en ressources humaines et en budget, pour éviter les échecs déjà connus par l’informatique d’État, voilà de bons réflexes que nous avons tous acquis.” 

L’enthousiasme est le même chez Laurent Hottiaux, DSIC et chef de la gouvernance ministérielle des systèmes d’information et de communication (SIC) du ministère de l’Intérieur. “Nous avons créé la mission de gouverance des SIC notamment pour mettre en œuvre les orientations de la Dinsic, témoigne-t-il. Depuis deux ans, nous avons un comité d’investissement qui se réunit deux fois par an – présidé par le SG du ministère – et depuis un an, un comité ­stratégique des SIC, présidé par le directeur de cabinet du ministre une fois par an.”

Cette méthode, nommée Mareva (méthode d’analyse et de remontée de la valeur), est un vade-mecum défini par la Dinsic pour évaluer l’impact d’un projet informatique. Une véritable feuille de route, selon Philippe Lefort, qui dit avoir “suivi à la lettre la méthodologie Dinsic” dans son ministère. Après avoir réuni toutes leurs directions métiers, les ministères doivent ainsi fournir un plan d’investissement annuel à la Dinsic, qui veut jouer un rôle d’aiguillon pour écrire avec eux une trajectoire de transformation, de maîtrise et d’anticipation de leurs dépenses. “Sans cela, les ministères vivraient bien leur vie, mais l’État n’aurait aucune vision globale”, commente la Dinsic. 

Investir, mutualiser, rationaliser

Et les directeurs des SI – qu’Henri Verdier réunit une fois par mois – trouvent la démarche très intéressante : “Cela leur permet de faire du benchmarking, de se comparer, de se parler entre eux. C’est une courroie de mutualisation”, estime-t-on dans les équipes de la Dinsic, qui ont veillé très tôt à ne pas être perçues comme “la Stasi des SI”. 

Résultat : “Nous avons optimisé nos dépenses”, se félicite Philippe Lefort, alors que le plus gros poste du Maedi est celui des connexions Web des ambassades, à hauteur de 10 millions d’euros par an (pour un budget DSI de 35 millions d’euros). Remplacer de vieilles applications onéreuses et difficiles à gérer par des applications modernes ou des logiciels éditeurs par des logiciels libres permet ainsi de faire de la R & D un facteur de contrôle des dépenses récurrentes. “On est dans une logique vertueuse : plus on investit, plus on rationalise”, résume le DSI des Affaires étrangères. 

Au sein des ministères des Affaires sociales, Hélène Brisset confirme que la première action d’un DSI est de “réduire le récurrent” pour regagner des marges de manœuvre. Comment ? En simplifiant, en mutualisant, en ayant un socle commun réutilisable, en développant par briques. Il faut “décommissionner”, autrement dit, réduire l’hétérogénéité des SI car ces systèmes sont “des lieux d’inertie importante”. Ainsi, “les applications métiers doivent évoluer tout en gardant leur caractère opérationnel et il faut savoir imposer des sauts technologiques”, décrit celle qui a également exercé la fonction de cheffe du service à compétence nationale Réseau interministériel de l’État (RIE) et d’adjointe du Dinsic. 

D’ailleurs, les exemples de mutualisations vertueuses commencent à gagner en notoriété, comme RenoiRH (système RH “à l’état de l’art mis à la disposition de tous les ministères par Bercy et primé aux Victoires des acteurs publics cette année) ou Vitam, une solution d’archivage réutilisable inaugurée en 2015 entre les ministères de la Défense, de la Culture et des Affaires étrangères. Au lieu de développer isolément leur propre brique d’archivage, les archivistes des trois administrations ont fait cause commune et réalisent ainsi des économies sur les coûts de maintenance, confiée à l’équipe Vitam. 

Pour sa part, la DSI de la Place Beauvau a développé une offre complète pour l’administration territoriale de l’État avec un système de vidéoconférence mais aussi des identités numériques (avec l’expérimentation de l’application France Connect agents, Alicem, développée par l’Agence nationale des titres sécurisés). Le ministère de l’Intérieur a également lancé son cloud ministériel souverain et ouvrira en 2018 un data center interministériel de 1 000 m2 au fort de Rosny-sous-Bois, qui accueillera ses propres SI et ceux des ministères qui le souhaiteront. 

Avec un budget de 170 millions d’euros, la direction des systèmes d’information du ministère de l’Intérieur est l’une des mieux dotées. “Les budgets SIC sont en hausse de plus de 20 % depuis deux ans du fait de la priorité donnée à la lutte antiterroriste, qui implique le renforcement des implications et infrastructures sensibles”, explique Laurent Hottiaux. Et si l’on y adjoint l’intégralité du périmètre (sécurité intérieure, administration territoriale, sécurité routière, sécurité civile, étrangers en France, outre-mer), la “gouvernance des SIC” bénéficie de 600 millions d’euros par an, hors rémunération, soit dix fois plus que le budget SI des ministères sociaux…

Et les directions métiers dans tout cela ? À en croire le DSI de l’Intérieur, “les métiers ne se sont jamais autant impliqués qu’aujourd’hui dans des projets informatiques”. Car le sujet SI est en haut de l’agenda de tous : “Il n’y a pas une loi ou un décret sans qu’il ne soit question de système d’information”, relève Laurent Hottiaux.

Pour mieux acculturer les métiers, la DSIC développe une assistance à maîtrise d’ouvrage pour les aider à s’approprier la transformation numérique, notamment dans le cadre du plan Préfectures nouvelle génération. “Nous sommes donc amenés à parler avec eux de process de travail car on ne peut pas calquer les modes d’organisation antérieurs en les numérisant simplement. Il faut les repenser en termes de nouvelles pratiques et de nouveaux usages par les citoyens”, souligne le DSI de la Place Bauveau. Car là où les projets informatiques étaient autrefois très orientés vers l’interne, ils s’ouvrent désormais aux ­usagers, aux citoyens. 

Pour autant, nuance Laurent Hottiaux, “il est important que les métiers conservent la responsabilité de la transformation qui leur incombe. Personne ne peut la leur imposer”. La réflexion est donc propre à chacune des directions sur ce que représente pour elle la mobilité numérique. “Par exemple, que change-t-elle pour les agents des préfectures et les policiers dans le contact à la population ? Ou dans le métier des gendarmes et des sapeurs-pompiers ?” illustre le DSI du ministère de l’Intérieur. 

Pénurie d’ingénieurs ?

Le vrai défi des DSI est ailleurs : c’est celui de la ressource humaine, que le concours rénové des ingénieurs informaticiens d’État ne saura relever à lui seul, avec 49 postes ouverts en 2016. “L’administration doit devenir plus attractive pour les informaticiens”, estime Philippe Lefort, qui compte sur un hackathon organisé par son ministère pour séduire de bons professionnels contractuels et combler une vingtaine de postes vacants. 

Le ministère de l’Intérieur a développé pour sa part des modes de recrutement que Laurent Hottiaux qualifie d’”innovants” sur les réseaux sociaux, avec l’Apec ou sur LinkedIn. “Nous avons besoin de profils spécialisés et de compétences qui sont sur le marché du travail de l’informatique et nous parvenons à les faire venir, se félicite le directeur, qui aura embauché 85 ingénieurs en trois ans, outre le recrutement de fonctionnaires. Le ministère de l’Intérieur a l’avantage de porter des projets d’envergure, qui ont du sens et suscitent l’intérêt.” Parce que la logique d’État doit supplanter la logique ministérielle, l’Intérieur et la Justice ont d’ailleurs décidé de tenir un stand commun avec la Dinsic au salon de l’Emploi public.