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Laure Lucchesi : “Nous voulons tenter l’aventure du réseau social Mastodon”

28 avr. 2017
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Etalab

La directrice d’Etalab encourage les agents publics à rejoindre Mastodon, un nouveau réseau social fondé sur un logiciel libre. Indépendant des grandes plates-formes d’Internet, cet outil pourrait renforcer la souveraineté numérique de l’État.


En quoi Mastodon se distingue-t-il de Twitter ?
Inspiré de Twitter, Mastodon est un tout nouveau réseau social, créé en octobre 2016 par un Allemand. Ses deux caractéristiques principales sont d’être un logiciel libre et d’être totalement décentralisé. Même si Mastodon reprend un certain nombre de codes et outils de Twitter – des messages courts appelés toots [équivalents des tweets mais d'une longueur de 500 signes au lieu de 140, ndlr] envoyés à une communauté –, son fonctionnement diffère : chaque communauté qui l’utilise installe le réseau sur sa propre “instance”. Il y a une vraie communauté ouverte de développement derrière, avec plus de 250 développeurs actifs. À ce jour – les chiffres évoluent très vite (voir https://instances.mastodon.xyz/list) –, Mastodon dispose de 500 000 comptes, inscrits sur 1 500 instances.

Pourquoi avoir décidé de rejoindre ce réseau social ?
Etalab est très connecté aux communautés du logiciel libre et au tout début d’avril, des communautés françaises se sont créées sur Mastodon. L’idée est venue de l’un de nos agents, Christian Quest, qui s’y est d’abord inscrit à titre personnel, puis a ouvert sa propre instance. Après discussions au sein de la Dinsic [direction interministérielle du numérique et du système d’information de l’État, ndlr], nous avons jugé très importantes la croissance rapide d’un outil indépendant des grandes plates-formes d’Internet et la possibilité d’être l’opérateur de notre propre instance. Nous nous sommes donc lancés à titre expérimental. C’est bien là le côté “lab” qui correspond à l’ADN d’Etalab. Par ailleurs, les graphiques d’activité sont publics, ce qui permet de mieux comprendre le fonctionnement, l’appropriation, les ressources matérielles et humaines nécessaires au déploiement éventuel d’un tel outil de façon plus massive.
Il existe déjà des réseaux sociaux soit en interministériel soit dans les ministères, mais cette fois, il y avait l’opportunité de monter très tôt à bord d’une solution qui apporte un certain nombre de garanties, et peut-être aussi à terme des économies. Les arguments étaient donc suffisants pour que l’on s’y intéresse de près.

Combien d’agents de l’État sont-ils inscrits depuis qu’Etalab a ouvert une “instance” le 20 avril ?
Après une semaine, notre instance recueille aujourd’hui 880 utilisateurs. Pour cette première phase expérimentale, tout agent avec une adresse en “.gouv.fr” (ainsi que de nombreux autres domaines de l’État, tels que insee.frsenat.fr…) peut s’ouvrir un compte. Et chaque jour, nous recevons des demandes pour que de nouveaux noms de domaines publics puissent aussi faire partie de la communauté. Nous accompagnons également les nouveaux venus par des toots de B.A.-BA, quelques conseils.

Mais la confidentialité des échanges ne peut être garantie, puisque la portée de lecture des toots n’est pas maîtrisable par l’utilisateur. Cela ne vient-il pas limiter grandement l’intérêt professionnel du réseau ? 
C’est un réseau social, c’est fait pour s’exprimer devant le plus grand nombre. Pour l’instant, il faut donc en effet garder en tête le fonctionnement très ouvert de Mastodon, et le fait que tout ce qui y est posté est potentiellement public. Les pratiques sont encore à calibrer, nous verrons ensuite comment évolueront la solution et ses usages. Nous avons cette culture d’expérimenter et d’apprendre au fur et à mesure. Il y a plusieurs sujets que nous devons suivre, comme la politique de modération, la confidentialité… et d’autres encore que nous allons découvrir.

Ces incertitudes ne vont-elles pas faire une mauvaise publicité à Mastodon auprès des agents publics ?
L’objectif d’Etalab n’est pas de mener une course au nombre d’utilisateurs. Cette expérimentation doit aussi permettre d’identifier ensemble et de partager très tôt les questions que soulève l’usage de ce réseau social. Nous pourrons ainsi inventer des réponses collectives. Il n’est pas exclu que l’expérience tourne court, mais il restera forcément des briques technologiques, des relations instaurées, des usages éprouvés, dont nous saurons faire quelque chose. Nous avons là la possibilité de prendre part à la naissance d’un réseau social et de contribuer à sa construction. C’est une occasion de tester des concepts et des principes qui contribueront à notre réflexion sur la transformation numérique de l’État. Une occasion aussi de repenser à la racine les réseaux professionnels au sein de l’État avec comme socle la souveraineté numérique. S’il est né chez Etalab, ce projet est d’ailleurs celui de toute la Dinsic : il ouvre potentiellement sur des liens avec des communautés, sur une évolution des outils pour les agents, et peut-être même sur de nouveaux modes de travail...

Le fait de ne pas pouvoir recourir à l’anonymat n’est-il pas un autre obstacle ?
Il est vrai qu’il faut forcément s’identifier pour créer un compte. Mais dans une affaire de communautés, il s’avérera peut-être très important, au contraire, d’avoir des comptes dont nous savons qu’ils procèdent réellement d’agents publics. Sur une instance ouverte, on peut utiliser une adresse email anonyme, et il n’y a pas non plus de mécanisme de certification des comptes. C’est une des raisons d’avoir ouvert l’instance “Dinsic/Etalab”, qui permet un minimum de garantie que les intervenant sont a minima des agents publics. Avec autant d’instances, la question des identités dans Mastodon deviendra peut-être cruciale.

Mastodon a-t-il de bonnes chances d’être viable, à vos yeux ?
Cela démarre bien : 880 agents inscrits en moins d’une semaine, c’est vraiment le signe qu’il existe une demande. Plus de 3 000 messages ont été postés et les inscrits à notre instance se sont connectés à 300 autres instances hébergées par Mastodon. Les modes de collaboration sont peut-être à l’aube d’une révolution…

La ministre de la Fonction publique, Annick Girardin, ne semble pas encore s’être créé de compte…
Cela ne saurait tarder ! 

Propos recueillis par Soazig Le Nevé