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“Les acteurs de santé doivent appréhender des nouvelle dynamiques concurrentielles et coopératives”

16 oct. 2017, PAR Sylvain Henry
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Enseignants-chercheurs à l’École des hautes études en santé publique (EHESP), Catherine Keller et Michel Louazel observent les fortes évolutions des coopérations territoriales de santé depuis la mise en place des groupements hospitaliers de territoire. Elles ont “un aspect couteau suisse en étant pragmatiques et polymorphes” et brouillent les frontières entre public et privé. L’EHESP organise, mardi 17 octobre, un colloque “Coopération et établissements de santé”. 


Le colloque “Coopération et établissements de santé” que vous organisez le 17 octobre aborde tout particulièrement la mise en œuvre, depuis juillet 2016, des groupements hospitaliers de territoire (GHT). Ceux-ci ont-ils restructuré en profondeur l’offre hospitalière ?
Catherine Keller :
Si la loi de 2016 a considérablement accéléré les coopérations entre établissements de santé en créant les groupements hospitaliers de territoire, le paysage de la santé publique ne partait pas, en la matière, d’une page blanche. Depuis trente ans, de nombreux rapprochements ont pu être opérés. Les réformes hospitalières ont toutes apporté de nouveaux outils de coopération et permis la recherche d’une martingale coopérative.
Michel Louazel : La coopération est effectivement une vieille histoire. La différence, aujourd’hui, tient à l’obligation réglementaire relative à la loi de 2016 créant les GHT. Les territoires sur lesquels les coopérations existent depuis longtemps peuvent s’appuyer sur leurs expériences et leurs réalisations. Nous vivons donc une étape supplémentaire. C’est l’occasion de mettre en perspective les coopérations et de réfléchir à leur avenir.

Ces coopérations changent-elles, voire compliquent-elles les missions des directeurs et des cadres hospitaliers ?
Michel Louazel :
Si les directeurs vivent avec les logiques territoriales depuis longtemps, ils sont confrontés à deux situations. Des coopérations de proximité existaient y compris entre secteur public et secteur privé – aussi bien à but lucratif que non lucratif. Aujourd’hui, les coopérations qui doivent être mises en place entre structures publiques, dans une vision territoriale plus large, peuvent potentiellement compliquer les coopérations de proximité existantes. Parallèlement à cela, le secteur privé se structure, se regroupe, multiplie les mouvements de fusion et acquisition. Nous sommes donc à un moment clé pour les professionnels qui doivent appréhender ces nouvelles dynamiques à la fois concurrentielles et coopératives.
Catherine Keller : Les frontières institutionnelles sont devenues poreuses. On va donc requérir de la part des dirigeants hospitaliers davantage de plasticité. Ce n’est pas propre seulement aux directeurs, mais aussi aux praticiens. Mettre en place un pôle interétablissements suppose un autre paradigme d’organisation, de pensée, d’action. Les frontières sont non seulement désormais plus facilement franchissables, mais elles peuvent également avoir des géométries variables en fonction des matières et des disciplines. Le territoire de la chirurgie bariatrique [destinée à traiter l’obésité, ndlr] ne va pas être le même que celui, par exemple, de la cardiologie : ce ne sont ni les mêmes interlocuteurs ni les mêmes espaces. Il existe désormais une multiplicité de repères.

Les managers hospitaliers sont donc en première ligne pour mettre en œuvre cette approche territoriale de la santé publique…
Michel Louazel :
Le colloque associe des approches à la fois juridiques et de gestion et des retours d’expériences. Il s’agit de se poser les bonnes questions ensemble en rapprochant ainsi le savoir académique du vécu. C’est d’autant plus nécessaire qu’en matière de coopérations, tous n’ont pas les mêmes réponses. Les directeurs appréhendent plus encore aujourd’hui la dimension territoriale de leurs missions. Ils étaient déjà des managers, les voilà de plus en plus managers de santé publique sur des territoires : ils doivent penser territoire. J’ajoute que cela ne concerne pas seulement les directeurs, mais aussi les praticiens. Les difficultés sont en effet autant du côté des praticiens que des directeurs hospitaliers.
Catherine Keller : Beaucoup a été dit sur la mise en place des groupements hospitaliers de territoire. Mais il ne faut pas tout résumer aux GHT et continuer de valoriser les coopérations menées auparavant. La coopération doit être pensée comme multilatérale et non unilatérale. C’est le cœur même de la coopération que d’être multiple. Ces coopérations doivent, par nature, avoir un aspect “couteau suisse” en étant à la fois pragmatiques et polymorphes. C’est un défi pour tous les acteurs hospitaliers.

Catherine Keller est directrice d’hôpital, enseignante-chercheuse chargée de l’enseignement du droit hospitalier à l’EHESP
Michel Louazel est enseignant-chercheur, responsable du mastère spécialisé “Management en santé” à l’EHESP