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Yannick Imbert : “La fonction publique doit permettre aux agents d’être force de proposition”

4 mai 2018
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©Préfecture Paris/IDF

La culture du risque peut parfois faire contresens dans l’administration, observe le préfet Yannick Imbert, secrétaire général aux affaires régionales de la préfecture de Paris et de la région Île-de-France, appelant à développer un management permettant aux personnels d’expérimenter. C’est l’esprit de la Fabrique RH, le laboratoire d’innovations publiques de la préfecture.


La “Fabrique RH”, le laboratoire d’innovations publiques de la préfecture installé à Paris, au sein de l’incubateur de start-up Station F, vient de fêter son premier anniversaire. Quel bilan faites-vous de cette expérience ?
J’en dresse un bilan très positif. Nous avions répondu à l’appel à projets lancé dans le cadre du Programme d’investissements d’avenir (PIA), qui visait à constituer des laboratoires d’innovation territoriale. Le thème des ressources humaines semblait peu repris. C’est pourtant un défi majeur pour l’avenir de la fonction publique en général, de l’État en particulier, tant il impacte le management dans tous ses aspects. Il est bien sûr question de recrutement, d’attractivité, de perspectives données aux équipes. Que dit-on à des agents qui, à la différence des parcours linéaires d’autrefois, savent qu’ils devront faire jusqu’à 10 métiers différents au gré de leur carrière ? Comment s’adresse-t-on aux agents “millennials” [nés entre les années 1980 et 2000, ndlr] et à une génération Y soucieuse d’un bon équilibre familial, personnel et professionnel ? Comment ouvrir les pratiques professionnelles pour que la fonction publique se saisisse de toutes les opportunités d’un monde qui change à toute allure ? Deux ans après avoir saisi mon bâton de pèlerin pour soutenir et accompagner ce projet, qui avait suscité quelques interrogations à son démarrage, je salue aujourd’hui l’enthousiasme croissant des équipes.

Pourquoi avoir installé votre “Fabrique RH” au sein d’un écosystème de start-up privées créé par l’entrepreneur Xavier Niel ?
J’étais, depuis le début, absolument convaincu que la Fabrique RH devait s’installer à la Station F, le “temple des start-up”, alors que certains se demandaient ce que nous allions faire là-bas. C’est pourtant l’écosystème rêvé ! Alors que le cahier des charges de l’appel à projets prévoyait une installation en dehors d’un lieu administratif classique, l’objectif était de nous implanter dans un site incarnant l’ouverture. Nous avons fait coup double en mettant à disposition des start-up de la Station F l’ensemble des services de l’État dont elles peuvent avoir besoin : délivrance des papiers, dédouanement, Urssaf, Direccte, Banque de France, règlement des problèmes fiscaux, Pôle emploi… Nous proposons ainsi une plate-forme interservices régionaux qui assure des permanences physiques ou dématérialisées et des rendez-vous personnalisés à la demande. Nous mettons autour de la table de manière régulière des représentants de tous les services administratifs dont peuvent avoir besoin les start-up.

Sur quelles actions concrètes travaillez-vous ?
Le laboratoire permet aux agents franciliens de lancer leurs projets innovants dans le domaine des ressources humaines. Lors du lancement, en mars 2017, la Fabrique RH avait organisé l’événement “Génération Y aux manettes”. Les participants, jeunes Franciliens venus des services de l’État, des collectivités territoriales, des ministères ou des start-up, avaient multiplié les propositions pour avancer de manière très concrète sur des enjeux de télétravail, droit à la déconnexion, simplification du compte-rendu, valorisation des compétences, etc. Cette année, les thèmes retenus lors du hackathon organisé les 3, 19 et 20 avril portent sur l’attractivité, la convivialité au travail et l’égalité entre les femmes et les hommes. Depuis un an, 250 personnes ont participé aux événements, quelque 500 personnes suivent les initiatives de la Fabrique, 18 services sont intéressés pour expérimenter les projets… Les intitulés des initiatives retenues ont un vocabulaire qui défrise un peu dans l’administration et c’est tant mieux.

Parmi ces 5 projets en cours d’expérimentation, figure un “mur de l’humeur” qui offre aux agents la possibilité de s’exprimer pour améliorer leur cadre de travail et le rendre plus efficace. Comment va-t-il voir le jour ?
Un “mur de l’humeur” dans l’administration, c’est presque un pléonasme ! Cela offre la possibilité aux fonctionnaires d’exprimer leur mal de vivre et leurs attentes, ce qui n’est pas dans la tradition de la fonction publique, en tout cas pas sous cette forme ! Mais je suis persuadé qu’il faut le faire : nous travaillons à mettre en place au sein du secrétariat général aux affaires régionales et au sein de la DRIEE [direction régionale et interdépartementale de l’environnement et de l’énergie, ndlr] cette initiative qui consiste à mesurer quotidiennement et de manière anonyme l’humeur au travail. Il s’agira d’un baromètre permanent du climat social, qui permettra d’objectiver les situations. Quand une ou deux personnes râlent, il faut comprendre si elles osent s’exprimer au nom d’une majorité ou si elles ne représentent qu’elles-mêmes mais vont finir par être entendues par tous parce qu’une spirale négative risque de se développer. Les agents pourront, de manière totalement confidentielle et via des smileys assez simples, exprimer leur ressenti. Je ne sais pas où cela va nous mener ! Ces appréciations seront complémentaires de pratiques telles que l’évaluation [les 4 autres projets en cours d’expérimentation tels que présentés par la Fabrique RH : “COMFOR, un entretien professionnel qui accompagne le projet de l’agent” ; “Welcome manager, un agent bien accueilli est un agent heureux et qui reste !” ; “Pro Bono, reconnaître l’engagement citoyen et associatif à sa juste valeur professionnelle” ; “Ma Tribu, 1 demande, 2 clics, 1 réponse pour le reporting RH”, ndlr].

Est-ce une forme de prise de risque pour la préfecture ?
La culture du risque peut parfois faire contresens dans l’administration. Mais je suis membre du corps préfectoral, devant lequel le président de la République, lorsqu’il avait reçu les préfets voilà quelques mois, avait parlé de “préfets entrepreneurs”. Et un entrepreneur est quelqu’un qui prend des risques. Il ne s’agit toutefois pas de mettre l’agent en risque : la question est de savoir si on lui donne une marge d’autonomie lui permettant de bénéficier des informations nécessaires, d’être en capacité de proposition en étant associé à la décision et à sa mise en œuvre. Prendre une décision relève forcément d’une prise de risque.

Les projets expérimentés s’appuient pour l’essentiel sur des innovations numériques et sont mis en œuvre par des start-up. Comment le digital bouscule-t-il votre management ?
Nous sommes au balbutiement d’un mouvement qui va s’amplifier et s’accélérer. Un État agile dans sa manière de répondre aux attentes des citoyens doit changer ses méthodes. Dans un contexte de contrainte budgétaire, il faut aujourd’hui redéployer les effectifs là où ils sont les plus nécessaires et s’appuyer sur les nouvelles technologies pour assumer certaines interventions lorsque c’est techniquement possible. Personne n’échappera à l’intelligence artificielle, que le scientifique Joël de Rosnay qualifie d’“intelligence auxiliaire”. Il a raison ! Il ne s’agit pas de se substituer à l’intelligence des hommes, mais de leur adjoindre des méthodes d’amplification et de diversification. Nous avons ainsi été retenus par le programme d’investissements d’avenir pour un projet de chatbot, un robot ou logiciel programmé pour simuler une conversation et qui peut aider les usagers à résoudre un problème, régler une demande administrative, être dirigés vers les services les plus adaptés. Ainsi, lorsque le salarié d’une start-up de la Station F aura besoin d’un renseignement au milieu de la nuit, il pourra trouver une réponse. C’est une avancée considérable pour des entreprises dont le temps, et donc l’argent, sont comptés !

Qui assure le financement de la Fabrique RH ?
Le secrétariat général aux affaires régionales a assuré, avec le budget alloué au titre du PIA, l’intégralité du financement de la “saison 1” de la Fabrique RH. Nous en assumerons la moitié pour la “saison 2” en demandant aux services régionaux de porter l’autre moitié. Je n’imagine pas un instant que le soufflé puisse retomber parce que cet effort minime ne serait pas assumé financièrement. La dynamique a pris, elle doit maintenant s’intensifier.

Comment vous articulez-vous avec les projets d’innovation lancés ou soutenus par la direction interministérielle de la transformation publique (DITP) ou par d’autres administrations ?
La Fabrique RH n’est évidemment pas une initiative isolée de la préfecture de la région Île-de-France, préfecture de Paris. Le jury de l’appel à projets qui l’a retenue était composé de représentants de la DGAFP [direction générale de l’administration et de la fonction publique, ndlr] et de ce qui était alors le SGMAP [l’ancien secrétariat général pour la modernisation de l’action publique, scindé en Dinsic et en DITP, ndlr]. Lors d’un récent comité de l’action régionale – présidé chaque mois par le préfet et rassemblant tous les services régionaux de l’État –, nous avions présenté au délégué interministériel à la transformation publique, Thomas Cazenave, notre Fabrique RH. Elle s’inscrit pleinement dans un réseau d’initiatives d’innovation publique. Cet écosystème de l’innovation se nourrit, s’ouvre aux start-up et plus largement au secteur privé, et bouscule les codes administratifs et hiérarchiques.

Pourquoi les codes hiérarchiques sont-ils bousculés ?
Le rapport à la hiérarchie évolue. Les agents les plus jeunes ne contestent pas la décision d’un préfet ou d’un directeur. La question qui se pose à eux est de savoir si la décision entérine une action à laquelle ils ont ou non participé. Si un jeune cadre porte une initiative mais qu’il a le sentiment que le processus décisionnel est trop long et que son idée n’est pas retenue ou de manière tellement distanciée qu’on oublie de rappeler qu’il y a participé, alors il y a un problème. L’attractivité de la fonction publique se joue en partie là. Je cite souvent l’exemple de cet entrepreneur qui a placé de manière visible dans son bureau cette inscription : “Celui qui entre dans ce bureau avec un problème sans solution est un problème lui-même.” Nous devons former des collaborateurs qui soient force de proposition. Et il faut construire une organisation leur permettant de l’être. C’est l’esprit de notre Fabrique RH.

Yannick Imbert sur Acteurs publics TV : “Une fonction publique coupée des réalités est vouée à l’échec”