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Aux sources de la préoccupation RH, la réinternalisation

6 juin 2018, PAR Pierre Laberrondo
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© Sfio Cracho/stock.adobe.com

Les scandales informatiques passés et l’émergence d’une génération de leaders du numérique public sur fond de bouleversements mondiaux poussent l’État à changer de paradigme et à organiser une montée en compétence interne. Dernier volet de l’enquête qu’Acteurs publics consacre aux enjeux RH de la transformation numérique.


C’est un sujet un peu sensible, que les patrons du secteur public abordent avec des mots toujours choisis. “Je fais partie de ceux qui pensent que l’État doit « réinternaliser » certaines fonctions critiques, faute de quoi il se retrouvera en grand danger, confiait par exemple en février dernier le directeur interministériel du numérique et du système d’information et de communication (Dinsic), Henri Verdier, dans une interview à Acteurs publics. C’est le B.A.BA de la souveraineté : nous devons être capables d’opérer nous-mêmes un cloud ou de sécuriser des serveurs de messagerie instantanée.”

Beaucoup de personnes interrogées pour cette enquête dressent le même constat : un mouvement de reprise en main des systèmes d’information s’engage au sein de l’État. En coulisse, s’est en effet opérée en plusieurs temps une petite révolution. L’année 2011 a constitué un moment décisif. En cette fin de Présidence Sarkozy, est mise sur pied une direction interministérielle des systèmes d’information et de communication (Disic) placée sous l’autorité du Premier ministre et chargée d’organiser toutes les opérations de mutualisation des systèmes d’information entre les différentes administrations de l’État. Deux directeurs emblématiques vont œuvrer à la création et à la montée en puissance de cette DSI : Jérôme Filippini (2011-2012) et Jacques Marzin (2012-2015). Puis va progressivement se développer tout un discours autour de la “réinternalisation”, porté en interne notamment par Henri Verdier, nommé en 2015.

“Il s’est fait le porte-parole d’un mouvement de fond dans les administrations, note un geek de haut vol. Dans le fond, c’est une histoire de cycles. On est passé par un cycle où l’informatique était une fonction support. Quand on a dit ça, on a tout dit. Quand on dit support, cela veut dire externalisable, donc un poste de coût sur lequel on peut rogner autant que l’on veut. Regardez l’évolution des budgets des DSI des quinze dernières années et vous comprendrez.” Seules quelques poches au sein de l’État sont restées très internalisées ces dernières décennies, comme Bercy (en particulier la direction générale des finances publiques qui montera toute seule impots.gouv.fr), l’armée où la gendarmerie.

Reprise de la souveraineté

Mais à partir de la fin des années 2000, la multiplication des scandales informatiques de l’État – une dizaine au moins, petits ou grands, souvent dénoncés par la Cour des comptes, parmi lesquels le logiciel de paie des militaires Louvois ou le projet de l’Opérateur national de paye – sonne comme autant d’alertes, avec la mise en exergue d’un déficit de pilotage étatique sur fond d’externalisation.

Le politique réagit, commence à revoir ses paradigmes, ses procédures et son organisation. L’externalisation, oui, toujours, en partie, mais à certaines conditions de maîtrise. “Henri Verdier a capitalisé les batailles menées par Jérôme Filippini et Jacques Marzin, note un baron du numérique. Les succès obtenus ces dernières années dans le cadre de la Dinsic, qu’ils soient réels ou d’estime (les arbitrages politiques ont gagné en maturité) ont permis à ce discours autour de la réinternalisation de prospérer. L’émergence de tout un tas de leaders du numérique public, des Henri Verdier, Sébastien Soriano [président de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes, ndlr] ou Mathieu Jeandron [l'ex DSI du ministère de l’Éducation nationale récemment parti chez le géant Amazon, ndlr], qui ont pris conscience des limites de l’externalisation, a permis de porter avec plus d’impact ce discours de reprise de la souveraineté des administrations publiques sur leurs systèmes d’information.”

Un mouvement qui s’observe aussi dans les grandes entreprises privées. Mais un deuxième facteur va également jouer : l’État est à peu près concomitamment percuté de plein fouet par la révolution numérique mondiale, faite de changement brusques et incessants : cette année, l’intelligence artificielle ; il y a deux ans, les blockchains ; avant, le big data… Avec à chaque fois de forts enjeux de sécurité et de souveraineté et une lame de fond : la “plateformisation”.

“Capacité à comprendre ce qui se passe”

“Il existe une prise de conscience générale sur la réinternalisation ou l’internalisation, mais les politiques ne sont pas les mêmes selon les secteurs, ce qui paraît normal”, note Vincent Niebel, le DSI du ministère de l’Intérieur, ministère de la continuité et de la souveraineté de l’État, qui a toujours disposé d’une forte culture de maîtrise et d’internalisation de compétences, en matière d’hébergement, de réseaux mobiles ou de développement informatique. “Des ministères vont chercher à s’appuyer sur d’autres ministères ou sur des offres internalisées susceptibles de leur apporter un certain nombre de garanties, ajoute le DSI. La bonne prise de conscience, c’est de se dire que tout le monde ne doit pas chercher à internaliser, car nous n’aurons pas tous la taille critique pour le faire. En revanche, il y aura de l’internalisation là où c’est nécessaire.” Mieux cadrer et suivre ces externalisations, mieux les négocier aussi, maîtriser le back-office : les objectifs ne manquent pas.

“Je souhaite vraiment qu’on puisse piloter et ne pas laisser les clés à nos fournisseurs, pour avoir une capacité à soulever le capot, à comprendre ce qui se passe, ce qu’on avait perdu car très fortement externalisé”, juge le patron d’une autre DSI, en expliquant que ce mouvement ne peut s’opérer qu’à condition de disposer des bons profils. Sa DSI a par exemple accueilli deux développeurs spécialisés dans l’analyse du code et chargés de se prononcer sur les devis et les livraisons. “On continue à externaliser, bien sûr, mais on regarde ce qui est le plus efficace en fonction de la complexité et de la durée du développement, en gardant le sujet de la maintenance en tête”, poursuit-il. Comme souvent, il importe de trouver le juste dosage.