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Appel à un ordre public numérique

8 mars 2018, PAR
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Plus que jamais, l’État doit être stratège, facilitateur, régulateur, tout en étant lui-même responsable de sa propre cybersécurité.

Quelques jours après l’annonce de la découverte des failles Meltdown et Spectre, se tenait la 10e édition du Forum international de la cybersécurité (FIC). Le 12 février, la Revue stratégique cyberdéfense sortait, au moment où le Conseil général de l’économie remettait son rapport sur la « cyberrésilience ». Quant aux parlementaires, après avoir transposé la directive NIS et commencé à intégrer le RGPD dans le droit national, ils s’apprêtent aujourd’hui à examiner les dispositions de la loi de programmation militaire concernant la cybersécurité.

Cette actualité illustre bien l’importance cruciale – et même vitale – qui s’attache à l’essor d’un espace numérique sécurisé. Initié par une philosophie utopiste reposant sur une autorégulation, Internet ne peut aujourd’hui se développer sans ­sécurité. Sécurité et liberté sont deux notions apparemment contradictoires ; en vérité,
elles se conjuguent dans un juste équilibre pour établir un ordre public numérique.

La cybersécurité ne se décrète pas, elle se construit ! Si, dans le monde physique, la puissance publique exerce des responsabilités par essence régaliennes qui lui confèrent une prépondérance, voire parfois un monopole, l’impact du secteur privé prédomine aujourd’hui, s’agissant de l’offre de sécurité numérique. Cette inversion du menant et du concourant ne relègue pas pour autant l’État dans un second rôle. Plus que jamais, il doit être stratège, facilitateur, régulateur, tout en étant lui-même responsable de sa propre cybersécurité.

La science administrative, héritage d’une longue construction normative et jurisprudentielle, va sans doute s’appuyer sur de nouveaux paradigmes, sauf à admettre que l’État perde la main. Sans approche décloisonnée, la cybersécurité ne pourra répondre aux exigences d’un monde hyperconnecté, complexe, systémique, qui appelle un maillage des compétences et non leur juxtaposition et encore moins leur subordination. La France emprunte cette voie du bon sens et de l’efficacité. Le discours d’aujourd’hui était hier tabou.

Mais quelle que soit la qualité et la ­cohérence de la stratégie nationale, rien ne peut se faire sans l’Europe. Celle-ci se réveille enfin ! 2017 a été riche en annonces. Mais il faut éviter deux écueils : celui d’une construction a minima, en optant des standards choisis selon la règle du plus petit dénominateur commun, quand certains des États membres ont engagé depuis une décennie une politique courageuse par son ambition et ses exigences ; celui d’une construction à 28, sans véritable fer de lance. L’Europe du numérique doit se développer selon le modèle de la Ceca : c’est le couple franco-allemand qui doit être la locomotive à laquelle s’accrochera l’Europe des 6, puis des 9, puis des 12… Brexit ou pas, nos amis Britanniques devront y être pleinement associés.

L’Europe n’est pas seulement une opportunité pour atteindre une taille critique, politique, économique ; elle est la seule option pour offrir au « reste du monde » une alternative, une vision gaullienne de la cybersécurité qui replace l’humain au cœur du débat. Faute de quoi, il faudra nous résigner à être « américains » ou « chinois ».

Marc Watin-Augouard,  général d’armée (2S), directeur du centre de recherche de l’École des officiers de la gendarmerie nationale