Le blues des ingénieurs hospitaliers

4 juil. 2013, PAR Sylvain Henry

Notre série sur l'hôpital se poursuit avec un zoom sur les  ingénieurs hospitaliers. Rouage essentiel dans le fonctionnement des établissements de santé, ceux-ci se sentent pourtant dévalorisés par rapport à leurs collègues de l’État et de la territoriale. Associations et syndicats demandent une harmonisation des statuts.


Parce que les ingénieurs hospitaliers jouent un rôle primordial dans le bon fonctionnement des hôpitaux publics, il est urgent de revaloriser leur statut. C’est en substance le message que viennent de délivrer au ministère des Affaires sociales et de la Santé les représentants des quelque 3 000 ingénieurs qui œuvrent aujourd’hui dans les établissements publics de santé français. Des personnels hautement qualifiés en charge de l’expertise technique, de l’ingénierie biomédicale, de la logistique, de l’informatique, des projets immobiliers ou de la gestion des risques.

Autant de postes clés sur lesquels se sont appuyés les établissements pour mettre en œuvre les profonds changements impulsés depuis vingt ans par l’État. “Le statut des ingénieurs hospitaliers n’a toutefois fait l’objet d’aucune évolution significative et il est aujourd’hui en grand décalage avec les statuts des ingénieurs de l’État et de la fonction publique territoriale”, pointe Jean-Marc Novak, vice-président du Syndicat des manageurs publics de santé (SMPS) – le décret qui régit le corps de ces ingénieurs remonte à 1991.

Le SMPS – premier syndicat dans les hôpitaux publics – a adressé en mai au ministère de la Santé un rapport fouillé contenant 19 propositions pour “rénover le statut des ingénieurs hospitaliers”, propositions sur lesquelles planche aujourd’hui le ministère. Une revalorisation que le syndicat juge indispensable pour répondre aux attentes des usagers. Le gouvernement, rappelle Jean-Marc Novak, a lancé deux programmes phares, “Hôpital numérique” et “Territoire de soins numériques”, que les ingénieurs seront chargés de mettre en œuvre. Ces deux plans ambitieux prévoient la modernisation des systèmes d’information hospitaliers et le développement des projets innovants. “À l’avenir, l’hôpital sera plus technique, plus proche du malade. Nous serons entrés de plain-pied dans le nouvel âge de l’hôpital numérique”, martelait en début d’année la ministre Marisol Touraine.

1 500 euros en début de carrière

Les ingénieurs sont donc appelés à tenir la plume pour écrire l’hôpital de demain. Ils ont pourtant le vague à l’âme. “Un ingénieur en début de carrière débute à 1 500 euros par mois, remarque Philippe Labrousse, président d’H360, une association qui représente les cadres et experts techniques hospitaliers. C’est très bas au regard de notre niveau de diplômes. Notre régime indiciaire et indemnitaire est bien inférieur à ceux des deux autres versants de la fonction publique.” Une différence de traitement qui s’explique en partie par le manque de coordination d’un corps dispersé, sans gestion nationale ni moyens de pression. Conséquence : les ingénieurs hospitaliers peinent à susciter des vocations et la moitié d’entre eux travaille sous contrat après avoir, la plupart du temps, exercé dans le privé.

Mais l’aspect financier n’est pas la seule explication. “Nous ne disposons pas des responsabilités auxquelles nous pouvons prétendre, regrette Jacques Roos, président de l’association Ingénieurs hospitaliers de France (IHF). Nous sommes souvent considérés comme la dernière roue du chariot.” Le rapport du SMPS constate l’évolution des métiers : “Dans les premiers temps, il s’agissait principalement d’apporter une expertise technique et scientifique. À présent, l’ingénieur est confronté à un environnement plus riche et divers qui a nécessité un élargissement de ses compétences et de ses responsabilités.”

L’ingénieur est devenu un manager de ressources humaines qui pilote des équipes d’ouvriers, de techniciens et de personnels administratifs, gère les achats publics, pilote des programmes de rationalisation des investissements… “Le volet « management » occupe une part grandissante de notre quotidien, confirme Sylvain Zercher, président de l’Union des ingénieurs hospitaliers en restauration. Les regroupements d’établissements et les fusions de services m’ont amené à participer aux recrutements et à faire passer des évaluations. Mon quotidien dépasse largement les seules missions techniques pour englober de l’organisation pure.”

Des mobilités à sens unique

Pourtant, les ingénieurs ne font pas (ou peu) partie des équipes dirigeantes. “Un directeur qui n’aurait pas de vision technique n’aurait pas un regard global sur le fonctionnement de son établissement”, note Philippe Labrousse (H360), qui prône l’intégration d’un représentant des services techniques au management des hôpitaux. C’est même une évidence pour le SMPS, dont l’une des 19 préconisations vise à reconnaître statutairement les compétences managériales des ingénieurs, comme c’est le cas dans les fonctions publiques d’État et territoriale.

Plus généralement, les associations et syndicats sont unanimes pour demander de fluidifier les passerelles qui rejoignent les deux autres fonctions publiques. Des mobilités aujourd’hui à sens unique. Car quand un ingénieur de l’État vient exercer dans l’hospitalière, il bénéficie pendant trois ans d’une indemnité qui couvre la différence de traitement avec sa rémunération précédente. De ce fait, il n’a pas envie de rester au-delà de trois ans…

Rapprocher les statuts et tendre vers un grand corps des ingénieurs qui couvrirait les trois fonctions publiques. Ce serait le sens de l’histoire, à en croire les représentants des hospitaliers, tant certains métiers techniques sont similaires entre les trois versants. “Ce sera compliqué, admet Jean-Marc Novak (SMPS), mais il faut tendre vers cette harmonisation générale.” Elle ne suppose pas forcément de sortir le carnet de chèques. “Certaines mesures, notamment sur le volet managérial et le déroulé des carrières, ne coûtent rien”, insiste-t-il.

Les discussions entre associations et ministère devraient se poursuivre d’ici la fin de l’année. Ce sera ensuite au gouvernement de trancher. Le SMPS cite le bilan de la Révision générale des politiques publiques (RGPP) réalisé par trois inspections à l’automne 2012 (IGA, IGF, Igas). Ce rapport très médiatique plaidait pour un développement des filières d’ingénieurs, observant que l’État devait se “donner les moyens” de jouer pleinement son rôle en matière d’expertise technique. Les ingénieurs hospitaliers n’attendent que ça.

Sylvain Henry

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