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Comment gouverner à l’heure de la révolution numérique ?

2 févr. 2018
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Expertises, production et expression politiques. Le numérique « rebat largement les cartes et fragilise les structures traditionnelles du pouvoir et les modes de gouvernement », estime dans la revue Pouvoirs Benoît Thieulin, directeur de l’innovation d’Open, entreprise spécialisée dans les services du numérique. Pour survivre, l’État « n’a d’autre choix que de se réinventer », ajoute dans cet extrait l’ancien président du Conseil national du numérique (CNNum). 


Qu’elles soient portées par de grands dirigeants d’entreprise, des responsables d’association ou des décideurs publics, plusieurs représentations du monde numérique s’affrontent aujourd’hui. Chaque système de pensée correspond en réalité à un numérique possible, un chemin particulier pour s’orienter dans cette révolution. Force est de constater néanmoins la surreprésentation de la vision californienne dans ces transformations. Pour cause : la Silicon Valley fait encore très souvent office de modèle pour tout ce que l’Europe compte d’innovateurs. Plus qu’un lieu, davantage qu’un écosystème particulier favorisant le dynamisme entrepreneurial et l’invention, elle est un état d’esprit qu’il conviendrait de dupliquer : ce sont les arcanes du succès californien que les acteurs publics et privés cherchent à percer lorsqu’ils évoquent le numérique. Terre promise des inventeurs du monde de demain, aux commandes de la révolution numérique mondiale, la Valley serait le grand ailleurs de la pensée européenne, qui n’a de cesse d’intégrer ses propres faiblesses sur l’écran rétroéclairé qu’elle lui tend.

Portée par des projets politiques, la révolution numérique emporte son lot de fantasmes, qui se déclinent de la fascination apathique à la peur paralysante. Cette absence de contre-modèle induit qu’il existerait une forme de déterminisme technologique, que nous ne serions pas en mesure de choisir notre propre destin. En France, les exemples sont nombreux : l’accord signé entre Microsoft et l’Éducation nationale sous le quinquennat Hollande ou l’utilisation par la Direction générale de la sécurité intérieure de logiciels fournis par Palantir, une start-up américaine liée à la CIA, ne disent finalement pas autre chose. En matière numérique, l’hégémonie américaine commence néanmoins à être contestée. En matière d’intelligence artificielle par exemple, le rapport de force entre les deux puissances les plus avancées dans le domaine, les États-Unis et la Chine, évolue actuellement en faveur de la seconde, Donald Trump ayant décidé de sabrer les budgets fédéraux de recherche. À l’inverse, on se souvient que Barack Obama, qui a bien compris l’intérêt stratégique de faire de l’intelligence artificielle un outil de soft power, mettait en scène l’avance (bien réelle) des Américains en la matière*.

Face à ce duopole, il incombe désormais à la France – et à l’Europe ! – de proposer une troisième voie. Pour cela, il ne suffit pas simplement de dégonfler les baudruches chinoises, russes ou américaines. La France et l’Europe se doivent de produire des imaginaires qui leur sont propres. Cela passera par le discours politique, la culture et, bien entendu, l’existence d’alternatives technologiques. Rappelons à cet égard que l’Europe a été à la pointe des luttes politiques décisives pour l’avenir d’internet, comme celle pour la défense du logiciel libre dans les années 1990, poursuivie aujourd’hui par celle contre la brevetabilité du vivant. C’est bien à partir de l’ambition politique européenne qu’il est possible de donner un sens nouveau au projet numérique mondial.

Gouverner à l’heure du numérique consiste ainsi à orienter un gouvernail dans un océan agité, face à des courants et des vents contraires. Fragilisés par cette redistribution des pouvoirs, concurrencés par les grandes plateformes numériques, niés dans leurs prérogatives fiscales, les pouvoirs publics sont menacés d’obsolescence dans leur capacité à encadrer le marché pour l’intérêt général ou encore à fournir des services publics garants de l’égalité entre les citoyens. Si nous continuons de négliger d’un revers de main, du haut des citadelles administratives, les transformations profondes qui sont à l’œuvre, demain Apple déterminera peut-être la politique de santé, YouTube le financement de la culture, et LeBonCoin.fr aura remplacé Pôle emploi. La simple comparaison de l’efficacité, en termes de conception, de mise en place et de service rendu, du “HealthKit” d’Apple avec les tentatives d’instauration du dossier médical personnel suffit à faire vaciller les certitudes les plus ancrées. La compétition ne se joue pas uniquement sur l’efficacité et la simplicité des services rendus, mais aussi sur la capacité de produire et de diffuser un agenda politique. Il ne faut pas se tromper : c’est bien là que l’enjeu démocratique se situe. Si ce sont des entreprises privées qui déterminent la forme que prendront les services et les politiques publics, c’est en effet la possibilité collective de faire des choix, la souveraineté démocratique, qui disparaîtra.

L’État n’est pas condamné pour autant. C’est – au moins en partie – à lui qu’il incombe d’aiguiller ces transformations et de faire en sorte que les promesses originelles de la révolution numérique ne restent pas lettre morte. Pour reprendre la métaphore maritime, il doit trouver le bon vent. Encadrer démocratiquement la trajectoire du réseau. Il y va de la survie de l’État comme du développement du numérique lui-même, car aucune révolution ne peut réussir en l’absence d’institutions pour l’accueillir. Pour cela, l’État doit se rendre accueillant vis-à-vis de cette redistribution des pouvoirs. Mieux, il doit accompagner et favoriser l’autonomisation des individus. Il s’agit pour l’État de se transformer en profondeur, sans se renier ni perdre de vue ses fondements démocratiques et sa mission d’intérêt général. Bien entendu, un État comme la France, d’inspiration fondamentalement top down, à l’organisation pyramidale, hiérarchique et marquée par l’importance du statut, ne se réinventera pas en un jour. Un obstacle supplémentaire tient à notre culture juridique particulière et à la spécificité du droit continental. La codification procède en effet d’une analyse abstraite du monde visant à établir des règles générales, là où la common law anglo-saxonne aura plutôt tendance à créer de la norme à partir des usages et pratiques. L’État n’atteindra jamais le niveau d’excellence des services proposés dans l’économie numérique. Faute de pouvoir rivaliser, son salut tient donc à sa plateformisation, sa mue en une structure favorisant la créativité des innovateurs de tous ordres. C’est le sens de la théorie de l’État-plateforme, popularisée en France par Henri Verdier et Nicolas Colin. L’État doit ainsi se réinventer pour se faire le garant de l’autonomisation des individus. L’ambition : voir “s’inventer sous nos yeux des services publics sans administration, auto-organisés par des communautés de citoyens prenant leur part de leur opération par leurs contributions et leurs interactions”**.

Plus précisément, cette transformation doit passer par “l’APIsation” ouverte de l’État, déjà bien amorcée. Si les données sont le carburant de l’économie numérique, les API (application programming interface) en sont le moteur. Les API correspondent à des interfaces mises à disposition par les plateformes pour permettre à des acteurs tiers d’innover à partir de ses ressources. C’est l’API de Facebook qui a permis à ce dernier de répandre le bouton “Like” sur le Web et de dominer le marché de la recommandation. De la même façon, les milliers de développeurs qui utilisent l’API de Netflix sont à l’origine de son succès. Son dirigeant a lui-même déclaré qu’avoir ces développeurs en interne lui aurait coûté près d’un milliard de dollars par an. La domination des plateformes s’explique largement par leur capacité à agréger des écosystèmes autour d’elles et à en occuper le centre. Le cœur de ces écosystèmes, ce sont précisément les API.

« Gouverner à l'heure de la révolution des pouvoirs », Benoît Thieulin, Pouvoirs, N°164 "La Datacratie", pp. 19-30, Seuil, 2018

* « Barack Obama : “Now is the greatest time to be alive” », Wired.com, 12 octobre 2016.

** L’Âge de la multitude, 2e éd., Paris, Armand Colin, 2015.